Artisanat.

Avec la diffusion à travers le monde des outils de réalisation de films : caméras numériques, téléphones portables, logiciels de montage…, il est devenu possible de tourner et de monter des films à faible coût. Je donne à cette nouvelle dimension de l’artisanat cinématographique le sens et l’importance d’une véritable révolution. Aller vers un cinéma moins dispendieux, moins inscrit dans le cercle avide des manieurs de dollars, moins soumis au règne du fric spectaculaire, c’est en effet changer à la fois les manières de faire des films, leurs systèmes de distribution et leur modes de circulation, c’est-à-dire au bout du compte la relation aux spectateurs et donc leur place. Le spectateur n’est plus l’anonyme qu’il était, il fait partie d’un cercle — fût-ce un cercle virtuel, un réseau d’internautes — qui inclut le cinéaste, les techniciens, les acteurs. La fabrication et la projection d’un film se rapprochent, au sens ou l’une et l’autre opérations à la fois organisent et sont l’effet de ce réseau de relations.

Quelque chose se perd-il par là de l’universalité du cinéma, de son désir de toucher tous et partout ? Il a été dit et redit que cette puissance et ce rêve d’universalisme propres au cinéma ne pouvaient passer que par le singulier, l’extrême particulier, le local, le vicinal, le familial, l’intime. Voici venu le moment de tourner le dos à la mondialisation (réalisée avant tout le monde par Hollywood) et de penser non seulement les sujets ou les motifs des films comme locaux, singuliers, uniques, mais aussi leur production et le point d’assise de leur circulation. S’il est vrai, ce que je crois, que l’écriture filmique est essentiellement liée aux conditions matérielles qui la rendent possible, que l’argent a une histoire, que cette histoire joue son rôle dans la conception et la production d’un film ; s’il est vrai, comme je le crois, que lutter contre le marché mondialisé commence précisément à partir de nos histoires, de nos obsessions, de nos rêves, et non pas de celles et ceux, si beaux ou belles soient-ils, ou si stupides, qui sont propagés par la machine fictionnelle des télévisions américaines ; s’il est vrai que le cinéma que nous faisons est d’abord un cinéma ancré dans nos réalités, c’est-à-dire dans nos combats — alors, osons sortir du schéma de production-distribution dominant, qui n’en finit pas de crever, qui ne doit sa survie qu’aux trafics de l’argent sale, qui détruit plus d’œuvres qu’il n’en soutient. Le capital aujourd’hui, et c’est le grand écart qui nous éloigne de Marx, le capital est plus destructeur que créateur.

Passer de plusieurs millions de dollars ou d’euros à quelques centaines de milliers revient à sortir du marché, à rompre avec les mauvaises manières du commerce des films. Ce changement d’échelle fait que tout change. Loin, très loin des budgets pharamineux et des campagnes de « com » démentielles, un cinéma engagé dans la réalité de ses auteurs et de ses spectateurs devient imaginable — un cinéma politique, donc.

Jean-Louis Comolli.

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