Journal de France – Raymond Depardon et Claudine Nougaret

     Journal de France est présenté comme un film-souvenir, constitué de vieilles séquences qui se sont entassées au fil des années, comme ces vieilles photos que l’on conserve précieusement au fond des cartons dans un placard, dans un grenier, et dont la redécouverte s’accompagne toujours d’une nostalgie ambiante ponctuée de surprise. Ces séquences alternent avec un journal filmé de Depardon voyageant à travers la France en camion pour la photographier sous tous les angles. C’est donc avec curiosité et attendrissement que le spectateur entre dans le film, observant et écoutant, aussi attentif qu’un enfant fasciné par le passé, les moments privés ou publics immortalisés par Depardon et commentés par Claudine Nougaret. Car l’intérêt de ce film réside dans son attachement, au-delà de la simple nostalgie, à attendrir la chaire du monde : les cinéastes nous font accéder à la grande Histoire en passant par l’écriture de l’intime qui rend le monde plus tendre, plus poreux et donc plus accessible à nos sentiments.  Ce va-et-vient incessant entre le domaine privé et le domaine public, passé et contemporain, engage peu à peu un mélange troublant entre souvenir et Histoire. La distinction est d’autant plus brouillée que Raymond Depardon ne filme parfois « que pour lui-même » – selon Claudine Nougaret – des événements, historiques ou non, dans l’unique but de parfaire sa technique. Mais la douceur qu’apporte cette porosité ne saurait cacher un monde qui reste rude.

     Le film s’ouvre sur des jeunes couples amassés autour d’une plateforme d’autos-tamponneuses. Leur comportement change quand ils aperçoivent la caméra braquée sur eux : sourires, redressement du corps, gêne, regards furtifs, rires nerveux… La caméra est encore assez éloignée pour percevoir cela ; bientôt elle ne se concentrera plus que sur leur extrême visage (yeux, bouche, nez) : dans une séquence bressonienne, le cinéaste décide de filmer les rues de Paris sans couper sa caméra. Celle-ci s’accroche aux passants, les suit dans leur mouvement jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur un autre détail, une autre personne. Des regards suspicieux et intrigués se dessinent sur ces visages qu’on oppresse. Les passants se déplacent, tentent de sortir du cadre mais la caméra les suit inlassablement et ne s’en décroche que lorsqu’elle a trouvé un autre visage sur lequel s’attarder. On peut aisément comprendre la gêne de ces personnes dont la caméra, en les dévisageant ainsi, semble aspirer leur être tout entier et ce à leurs dépends. C’est presque comme si, à force de s’y accrocher avec une telle acuité, la caméra tentait de « dé-visager »[1] les personnes qu’elle filme, de leur arracher de force le miroir de leur âme. On pourrait certes y voir une volonté de saisir à travers l’image l’être tout entier, surtout quand il s’agit de l’être aimé, Claudine Nougaret, que Raymond Depardon filme avec autant d’insistance. Mais cette appréhension des visages pose aussi la question d’une éthique de la distance corps/caméra. Une distance si faible ne pourrait-elle pas correspondre à une violation de l’intimité du corps et de la personne filmée ? Cette idée peut être appuyée par le fait que le spectateur lui-même se sent parfois gêné, comme témoin plus ou moins forcé d’un voyeurisme implicite. Des visages que filme Depardon émane une beauté saisissante qui charme instantanément le spectateur. On perçoit le regard aiguisé du cinéaste-photographe à travers les personnes sur qui il choisit de le poser, trouvant toujours la perle rare dans la foule. Mais il semble que cette subtilité soit quelque peu alourdie par l’insistance pesante avec laquelle le cinéaste s’accroche à la beauté saisie, sans vouloir la laisser perpétuer dans la légèreté de son mouvement.

Si le contenu du film peut justifier l’idée d’un « journal » plus ou moins intime, le complément « de France » apparait plus obscure. Raymond Depardon nous livre en effet un journal attendrissant de sa vie de photographe, sans prétention et avec simplicité. Pas de grandes paroles éloquentes mais d’humbles remarques sur sa manière de travailler et sa conception du métier de photographe. Ces séquences alternent avec des fragments de documentaires tournés par le cinéaste, relatant des événements qui ont fracturé la société française –  les aides militaires françaises aux minorités insurgées des anciennes colonies, l’interview de Françoise Claustre pendant sa séquestration au Tchad. Certes, un journal intime est fait pour accueillir les déchirements, les pensées et les doutes les plus obscurs de sont possesseur, mais le parallèle entre un journal de Raymond Depardon et un journal de France n’était-il pas un peu risqué ? Pas tant que ça finalement. Depardon filme avec honnêteté discrétion des événements, des faits de société presque aussi discrets sur la grande frise chronologique de l’histoire de France. Un homme filme à l’échelle d’une vie, au jour le jour, à l’échelle d’un journal. Cette dimension journalistique rend à l’Histoire son immanence et lui donne ainsi une proximité parfois choquante. Ainsi le 3 septembre, la caméra filme un capitaine français expliquant son rôle d’organisateur de la révolte des minorités africaine ; le 5 septembre nous le retrouvons sur le ventre, torse nu, porté par les bras et les jambes comme un vulgaire sac, mort. Mais outre la dimension affective que suppose ce montage, les deux réalisateurs réussissent à impliquer, l’individu – et le spectateur – dans cette Histoire bien trop souvent érigée comme transcendance, aux dépends de celles et ceux qui la font.

Anne Juin


[1] Jacques Aumont, « Leçon de ténèbres, Body Snatchers d’Abdel Ferrara »

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Une réponse à “Journal de France – Raymond Depardon et Claudine Nougaret

  1. Bravo pour votre papier sur Depardon qui me semble à la fois plein de justes notes et généreux, ce qui pour moi est essentiel. Il y a un écart terrible entre critique positive (aimante) et critique négative, parfois utile et même nécessaire mais malheureuse. Je trouve très bien l’entrée du blog dans le réel, tel que vous le négociez.

    Jean-Louis Comolli

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