à hauteur d’homme

Cher Jean-Louis Comolli,

En lisant votre texte sur Mafrouza, j’ai relevé ce court passage, qui perd certainement une partie importante de son sens en étant retiré de son contexte, mais il me semble en contenir un inestimable dans sa solitude :

“à hauteur d’homme, de femme, de destin , d’histoire. Je veux dire : de cinéma.”

Dans l’équivalence que vous formulez, vous mettez à la même hauteur l’homme et la femme. Vous ne niez pas à ce moment, et votre texte le montre, qu’il y a femme d’une part et homme d’autre part. Vous ne niez pas la différence, et vous en faites même peut-être la raison de l’équivalence, ou plutôt de l’égalité. L’égalité est un rapport, une relation.

C’est cet autre passage du même texte qui invite à cette approche :

“Mais pensons à Abdel, visiblement conquis par celle qui le filme, et heureux d’être filmé, et fier d’être chez lui, aucune gêne, aucune honte, aucune gloriole non plus. Abdel réussit la gageure de laisser percevoir son plaisir et son désir sans les dire et même sans les montrer.”

Vous décrivez une relation entre la filmeuse et le filmé ; là encore vous ne niez pas le désir qui intervient, et cela m’enchante d’autant plus que vous inversez le rapport habituel au cinéma où ce sont les hommes qui, en filmant les femmes, filment souvent plus leur désir pour les femmes que les femmes elles-mêmes.

Le désir est un mode expressif de l’être qui l’incite et l’invite à se projeter, c’est pourquoi le cinéma lui va si bien, c’est un peu ce que j’ai compris de la phrase de Bazin que cite Godard.

Dans l’épisode de Mafrouza que vous analysez, le désir d’Abdel pour la cinéaste Emmanuelle Demoris, n’est pas dit, n’est pas montré, vous le précisez. Il y a donc un processus cinématographique mis en oeuvre qui sait épouser la forme de ce désir pour qu’il n’ait pas besoin de s’exprimer, de se mettre au spectacle ou au balcon. Le travail de la cinéaste n’aurait pu se faire alors sans le travail d’Abdel qui a su rendre visible son désir de façon à ce que la cinéaste puisse le comprendre et le traduire dans l’image sans qu’il y soit pour autant visible.

Le désir masculin rendu invisible, grâce aux rapports de visibilité que le cinéma entretient avec le monde et les êtres, rend peut-être possible de penser l’égalité entre l’homme et la femme.

Yola Le Caïnec

Publicités

Une réponse à “à hauteur d’homme

  1. Chère Yola Le Caïnec
    — Première tentation : affirmer une certaine ambiguïté du cinéma : réalisé par une femme (c’était rare, ça l’est moins) ou par un homme (encore majoritairement) un film est vu indistinctement par des spectateurs des deux sexes, et même de plus d’un sexe. Pendant la séance, que je le veuille ou non, quelque chose du spectateur masculin que je suis (mais est-ce que ça a un sens de parler de « masculin » à propos de la place du spectateur ?) se projette dans des corps qui peuvent être très féminins, ou moins, très masculins, ou moins, ou mieux : très entre les deux, par exemple Cary Grant, Katherine Hepburn, Robert Mitchum… Il me semble qu’il y a dans la relation de chaque spectateur/trice au film un trafic des identités ou des marques sexuelles. Il me plairait bien qu’il en soit ainsi. Au cinéma, nous pouvons sinon « changer » de sexe, en faire miroiter, du moins, le désir, le rêve.
    — Deuxième tentation : interroger ce fait troublant que ce sont des cinéastes hommes (disons Georges Cukor, John Ford, Mizoguchi Kenji, Ingmar Bergman, Robert Bresson, Jean Rouch, Jacques Demy, Jacques Rivette, Abbas Kiarostami…) qui ont construit les plus beaux personnages féminins de l’histoire du cinéma. On me dira : c’est leur part féminine qui apparaît là. Je veux bien, mais le cinéma n’est-il pas ce qui réveille (révèle) en chaque sexe la présence de l’autre ?
    — Ces questions restent des questions. Les traverser prend pour moi un sens si l’on peut aussi questionner l’inscription historique des films en question. Il y a une histoire de la place du spectateur (à faire), mais cette histoire croise-t-elle, et comment, la question des genres ?
    Amicalement, Jean-Louis Comolli.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s