Rhabillez-les!

Un épisode de Strip Tease m’a profondément marquée, non seulement pour l’ambiguïté de sa chute mais aussi en tant que femme et étudiante. « Fichu foulard » est dédié à la thématique du port du foulard dans les universités et à la problématique du flirt – entendons ici entretenir une relation amoureuse complète sans pour autant vouloir fonder une famille – dans la religion musulmane. Sujet qui d’emblée prête à la polémique, mais finalement traité avec intelligence, donnant la parole (ou l’image) à tous les points de vue : dans la famille d’Aïsha ce ne sont pas les parents qui décident si leurs filles porteront le voile ou non. Aïsha a décidé de le porter et participe souvent à la prière collective tandis que sa sœur ne porte pas le voile et préfère regarder la télévision plutôt que d’accompagner sa famille à la mosquée. Aïsha et son père participent de manière réfléchie, argumentée, calme et tolérante à des débats sur le port du foulard où remarques provocatrices fusent et sentiments anti-religieux imprègnent l’atmosphère. Les arguments de sécurité et de laïcité des chefs d’établissement devant l’entêtement des étudiantes sont également reçus et écoutés. Des discussions entre Aïcha et sa meilleure amie sont mises en scènes pour leur permettre de s’exprimer sur leur conception moderne de la religion, du couple, du mariage et Aïsha n’hésite pas à expliquer à son petit ami qu’elle ne se mariera pas avec lui tant qu’il refusera qu’elle ausculte des hommes – la jeune femme fait des études de médecine. Pour la première fois j’ai eu la sensation d’un véritable effort d’embrassement de la réalité à travers des multiples points de vue (aussi bien au sens de l’opinion qu’au sens pictural). Le sujet choisi était traité avec sincérité et objectivité. La liberté d’une jeune femme y est mise en avant de façon pertinente sans pour autant diaboliser la religion musulmane – chose que l’on voit malheureusement trop souvent à ce sujet. L’équipe de Strip Tease  a eu l’intelligence de nous montrer non pas une victime des obligations de sa religion – qui peuvent apparaître comme excessives aux yeux des occidentaux – mais une femme émancipée tentant de trouver un équilibre entre sa foi et la modernité socio-intellectuelle de son époque à laquelle elle est nécessairement ancrée. Aïsha semble avoir la volonté profonde de séculariser – au sens de « ramener dans le siècle » – sa foi, sa religion ; en tant que femme elle cherche à concilier les acquis moraux et sociaux du XXème siècle qui font sa liberté avec les préceptes de la religion musulmane, sans jamais les entraver pour autant.

Mais alors que cet épisode de Strip Tease nous a présenté un exemple clé capable de mettre en question tous nos préjugés occidentalo-chrétiens sur le port du foulard par les musulmanes, qu’il a, pour une fois, habillé cette jeune fille de la dignité intellectuelle et picturale qu’elle mérite, la dernière scène de cet épisode m’a laissée dubitative et sans voix : Aïsha assise dans la mosquée au milieu de la foule de fidèles, profondément touchée par le discours de l’imam ; elle répète toute ébahie que « ça [lui] fait quelque chose dans [son] cœur ». Les sentiments religieux que ressent la jeune femme sont d’une légitimité totale, mais là encore la façon dont ils sont cinématographiquement traités prête à confusion : la difficulté d’explication de la part d’Aïsha et son trouble perceptible sont filmés de haut, en plongée doublée d’un lent zoom arrière de la caméra. Résultat : la supériorité de notre regard sur la stupeur de la jeune femme fait apparaitre ses sentiments comme quelque peu naïfs, et le zoom arrière, qui fond peu à peu Aïsha dans la masse des fidèles, donne justement l’impression d’une adhésion progressive à cette masse, adhésion picturale simple, presque naturelle et sans obstacle à une religion du sentiment, du cœur, sans réflexion préalable. L’ébahissement devient un abêtissement, l’enthousiasme devient frivole et naïf. L’ambiguïté refait surface et enveloppe l’épisode d’un halot de superstition.

Mesdames et messieurs de Strip Tease, vous qui semblez avoir un don pour dénicher les cas humains les plus rares, les plus « extra-ordinaires » qu’aie jamais produit notre société, pourquoi n’allez-vous pas jusqu’au bout ? Pourquoi, alors que vous touchez du doigt la beauté et la dignité humaine, allez-vous tout gâcher en cédant à « l’ère du spectacle » qui veut qu’on savoure la tournure en ridicule, de l’avilissement de nos semblables[1] ? Pourquoi cette dernière scène de « Fichu foulard » ? J’ai la conviction profonde que  Strip Tease possède un potentiel cinématographique intéressant que l’on devrait cesser d’exploiter à des fins si peu dignes de la merveille humaine et du cinéma. Comme on a pu le voir pour Aïsha, vous êtes capables de saisir avec beauté l’enjeu de telle ou telle situation ou encore de déceler le caractère hors norme de certaines personnes – « Mon prince Charmant. Malheureusement vous anéantissez ce qui fait votre plus bel atout en détournant les situations plutôt que de les maintenir authentiques. Ambigu dans vos revendications, ambigu dans votre manière de filmer, vous outrepassez sans cesse les frontières entre fiction et documentaire, mise en scène et auto-mise en scène, simple regard et voyeurisme. Il me semble que c’est cette ambiguïté permanente et sur tous les plans qui rend l’émission dangereuse car c’est aussi ce qui la rend attrayante auprès des spectateurs qui se délectent à la fois de chercher ce qui est véritable et ce qui ne l’est pas ou, quand ils ne cherchent pas, jouissent inlassablement de la bêtise de ces personnes qui ont été assez dupes pour accepter d’être filmées. De là semble en partie découler la transgression du principe fondateur de la projection du spectateur au cinéma pour s’identifier aux personnages[2]. Les hommes et les femmes se sont connus et retrouvés dans le cinéma depuis sa création ; L’équipe de Strip Tease devrait rhabiller ses protagonistes et leur offrir cette possibilité.

Anne Juin.


[1] Un nombre important de nos contemporains se délecte, semble-t-il, de la mise à mal ou de la tournure en ridicule des pauvres diables, manants de l’ère du spectacle, sots au point d’avoir voulu être filmés. (La Bergère ne répond pas – J.L. Comolli)

[2] L’autre filmé m’est livré, livré à ma jouissance scopophile. Sa niaiserie m’amuse : c’est la sienne — comme son nez, comme son corps. Et moi qui regarde, séparé de lui par un écran qui à la fois le montre et l’escamote (il a été filmé avant-hier ou plus tôt encore), je peux jouir, dans le sens psychiatrique du terme, je peux jouir de son abêtissement. On me dira : pourquoi pas ? Je réponds : peut-être, mais pas au cinéma. […] au cinéma, elle ou lui et moi ne sommes pas au même endroit. Si je ris, elle ou lui ne m’entend pas. Je suis par l’écoute et le regard le maître de l’image qui m’est proposée, maître en ce sens précis que rien ni personne ne peut m’empêcher d’en jouir. […] Le spectateur en son fauteuil jouit de la déréliction de l’autre impunément. C’est, certes, toujours le cas. Mais au cinéma, il s’agit d’une véritable transgression du principe fondateur, qui veut que de sa place le spectateur se projette sur l’écran et se retrouve dans la peau des uns et des autres, participe de leur souffrance ou même de leur infamie (Les raisins de la colère, John Ford). Ici, rien de pareil : il y a nous, devant notre poste, et eux, sur l’écran. Ils nous font rire, ils nous font pitié, ils nous paraissent ridicules. Mais nous n’y sommes pour rien, nous ne sommes pas avec eux, mais contre eux. (La bergère ne répond pas)

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Une réponse à “Rhabillez-les!

  1. Pour répondre et prolonger les deux papiers d’Anne Juin à propos de « Strip Tease », parus en ce blog. Nous tournons autour de cette série d’émission, et nous sommes pris, en tout cas moi, d’une certaine gêne. Que veut nous faire ressentir « Strip Tease »? Quel spectateur est supposé et construit par les responsables de la série ? En flattant (et parfois de manière outrancière) notre « curiosité », c’est-à-dire notre désir de voir, de voir l’autre, de le voir s’agiter devant une caméra, devant notre regard qu’il ne voit pas, lui, mais qu’il imagine de façon confuse, il s’agit de nous faire jouir de notre place de spectateur, en nous faisant partager la supériorité des montreurs sur les montrés, des « regardeurs » sur les regardés, en légitimant une autorisation à transgresser ce que George Orwell avait nommé « common decency », c’est-à-dire les limites à ne pas franchir entre nous pour ne pas tomber dans l’outrage ou dans l’abus. Or, il y a un pouvoir de montrer, qui plus est à un heure dite de « grande écoute ». Comme tout pouvoir, celui-là est assorti d’une responsabilité, non seulement par rapport à celles et ceux qu’on filme, mais par rapport à celles et ceux qui sont les sujets de notre geste de montrer : spectatrices et spectateurs. Cette responsabilité est rarement reconnue par les fabricants de films ou de programmes de télé. C’est comme l’exercice d’un pouvoir sans limites, puisque l’appétit de voir des spectateurs semble lui aussi sans limites. Nous voyons (c’est le mot) où nous a conduit ce cercle vicieux : au mépris général des faibles et des maladroits, des pauvres d’argent ou d’esprit, de celles et ceux qui ne sont pas encore, ou ne seront jamais, « normés » selon les codes qui nous soumettent. C’est un fait que ces films à part qu’on nomme « documentaires » sont principalement tournés vers celles et ceux qui souffrent d’être à l’écart — à part — des normes sociales en vigueur. Notre responsabilité en est d’autant plus grande. Je ne crois pas qu’il y ait là seulement un souci moral (c’est bien, c’est pas bien) : il s’agit de tenter de vivre encore un peu ensemble, avant que ce monde ne s’effondre sur lui-même, de tenter de tenir les uns aux autres en se regardant dans le miroir du cinéma et de la télévision. Souvent, ce miroir innombrable ne nous donne à voir que l’arrogance des puissants, des « experts », des patrons, des journalistes de service, du règne de l’argent, de la corruption, de la prostitution, de la violence destructrice du capital dans sa version actuelle. Vous, Anne Juin, comme moi, vous êtes adressée aux responsables dee « Strip Tease ». C’est que nous croyons que rien n’est perdu. Folle naïveté, à quoi pourtant il faut tenir. Vous, Mesdames et Messieurs de « Strip Tease », vous nous montrez le monde comme vous le voyez. Nous vous disons comment nous voyons ce que vous nous montrez, non pas principalement les corps et les esprits exposés dans les films de votre série, mais la manière même dont vous les montrez, les formes à travers lesquelles vous nous faites passer. Comme la beauté, la dignité est dans les formes. — Jean-Louis Comolli.

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