Nostalgie de la lumière, de Patricio Guzman

Les premiers plans du film, montrant d’abord des parties indéfinies d’une machine, nous révèlent peu à peu un immense télescope trônant dans un observatoire vide. Il s’agira bien de voir dans ce film, de voir même au-delà des limites du visible. Mais penchons-nous d’abord sur ce qui nous est montré dans le film, et essayons de déterminer sur quoi porte ce documentaire. On dit bien, en effet, « j’ai vu un documentaire sur la mondialisation, sur les agriculteurs français, sur Marilyn Monroe ». Il n’est pas si simple de définir le sujet de Nostalgie de la lumière.

Nous sommes au Chili, au beau milieu du désert aride de l’Atacama, où la terre est salée, où tout est immobile et où le ciel est extraordinairement clair. Tout semble vide dans ce désert, mais celui-ci concentre les histoires. Un observatoire astronomique de haute technologie surplombe ce désert. Les astronomes y étudient nébuleuses, galaxies et constellations depuis des décennies. Ce désert est aussi celui où le dictateur Pinochet localisa un camp de concentration et où il fit disparaître les corps des milliers d’opposants que le régime avait éliminés. Les femmes et enfants des victimes continuent de chercher, pioche en main, les restes des ossements des disparus. Mais la roche porte aussi les marques des civilisations précolombiennes, des gravures, des fossiles. Les archéologues se penchent sur ces vestiges.

Nous sommes pourtant loin de voir un documentaire sur un désert, en tout cas, on ne saurait réduire ce film à cela. Il y a quelque chose qui relie les protagonistes entre eux. Tous ces personnages du présent se tournent, à leur manière, vers le passé. Dès les premières images après le générique initial, la caméra nous guide en plans fixes dans une maison, filmant un intérieur vieillot, de vieux objets, des fauteuils défraîchis, des coussins délavés. Pas de vie à l’intérieur de cette maison, probablement celle du narrateur qui évoque son enfance disparue en voix-off. Dans le désert, aucune vie non plus : toujours des plans fixes, longs, larges, graphiques, sur les étendues de terre séchée et les montagnes dénudées. A ces images sont mêlées des images d’étoiles, de galaxies. Elles aussi sont des images du passé car, comme le rappelle l’astronome interrogé, nous ne voyons des galaxies qu’une image passée, la lumière mettant des millions d’années à nous parvenir. A l’immobilité de ces espaces immenses, s’opposent quelques silhouettes se déplaçant dans ce désert, corps présents dans un décor passé. A moitié avec nous, donc, par leur mouvement, et à moitié ailleurs, par leur discours et leur quête.

Le passé, cela pourrait être le sujet du film. Le passé chilien, en particulier, car, comme le souligne l’archéologue, le rapport des chiliens au passé –et au passé spécifique de cette région du pays- constitue un immense paradoxe. L’observatoire permet une connaissance très pointue du ciel, des phénomènes célestes, les historiens font des découvertes considérables en ce qui concerne les peuples disparus de cette région. Mais le passé le plus récent est totalement refoulé, jeté dans l’oubli. Il ne reste que les femmes qui cherchent leurs morts, et les quelques vestiges du camp de concentration (qui était aussi, au XIXè siècle, le logis des ouvriers traités comme des esclaves dans les mines). Le désert de l’Atacama permet aux hommes de remonter aux origines de l’univers, mais refuse de leur livrer les secrets de leur histoire personnelle. « J’aimerais que les télescopes regardent par terre », nous confie une veuve de disparu.

Un film sur le rapport des chiliens au passé, aux différents passés. Guzman le dit très bien en désignant un couple âgé comme métaphore du Chili : l’homme est le souvenir, et la femme, atteinte d’Alzheimer, est l’oubli.

On pourrait étendre le sujet au rapport des chiliens au temps : le passé envahit les autres dimensions temporelles, s’étend au présent et au futur des protagonistes. Les astronomes continueront d’étudier le ciel, les archéologues d’étudier la roche, et les veuves de chercher leurs morts. Le désert de l’Atacama est aussi un lieu d’éternité. Il est « une porte ouverte vers le passé, que nous savons franchir, mais dont nous ne savons pas si nous pourrons un jour revenir ».

Voilà le sujet du film défini, bien que cette définition ne ressemble pas à ce que nous avons l’habitude de voir. De prime abord, le sujet est étrange et bien complexe : un film sur la façon dont le désert de l’Atacama concentre les problématiques des chiliens vis-à-vis de leur rapport au passé et au temps.

Laissons de côté pour l’instant la question du sujet du film. Ce que l’on n’a pas encore dit, c’est que ce documentaire est magnifique. Guzman lie avec une infinie délicatesse les quêtes des différents personnages. Tout le film tend à réaliser la fusion entre les images du désert, de la voûte céleste, des ossements. Je pense au moment où Guzman relève dans le discours de l’astronome que le calcium présent dans les étoiles est le même que celui présent sur nos os et nous montre des plans fixes sur des cratères lunaires, suivis d’un plan très serré sur la surface d’un crâne humain, plan qui descend lentement pour révéler les deux cratères formés par les orbites. Voilà que tous les passés dont il est question sont mis au même niveau. Avec cependant, une remarque de l’astronome, qui souligne que la différence entre lui et les veuves de disparus, c’est qu’il peut, après une journée de recherche des origines du monde, dormir tranquille. Pas les veuves.

Il est aussi beaucoup question de nostalgie, comme l’indique le superbe titre choisi pour le film. C’est un film nostalgique, qui nous rappelle que nous ne voyons jamais qu’une image de ce qui a été, et jamais ce qui est vraiment à l’instant où on le voit. Nostalgie de la lumière éteinte des disparus, nostalgie de la lumière perdue, de l’instant perdu qui n’est jamais perçu en temps réel. C’est peut-être pour cela que ce sujet de film, que l’on a dit être surprenant, est en fait particulièrement adapté à un traitement cinématographique. Le cinéma est lui aussi en quête du passé, de faire survenir par la lumière le passé dans le présent. Le cinéma (personnifié dans une certaine mesure par la voix-off, qui dans ce film est incarnée en la personne du réalisateur) est nostalgique, lui aussi, de cet instant infinitésimal pendant lequel la lumière va de l’objet à la pellicule, empêchant la caméra d’enregistrer exactement en temps réel. Un quatrième protagoniste se dessine alors au fil du film, c’est le cinéma lui-même, autre énergumène aux prises avec le passé, et qui cherche à en extraire ce qui existera toujours dans le présent.

Anna Etienne.

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Une réponse à “Nostalgie de la lumière, de Patricio Guzman

  1. Depuis quelques textes, ou bien est-ce parce que cela me préoccupe, il me semble que les femmes forment une partie des enjeux voire l’enjeu principal des questionnements adressés aux images étudiées par les rédacteurs.

    Les veuves de Guzman décrites par Anna Etienne sont particulièrement frappantes et font résonner toutes les autres. Attachées à la terre où elles cherchent les traces de la vie de leurs disparus et donc en même temps de leur propre vie, elles sont vectrices d’humanité. Elles ne documentent ni l’infini univers au-dessus de leurs têtes, ni le creux fini du sol sur lequel elles marchent, elles documentent leur histoire individuelle et celles de leurs proches. Qu’elles soient dans l’oubli du passé collectif ou dans la mémoire de leur passé individuel, à elles et à leurs proches, elles activent une vision du monde et de l’homme qui n’est pas de l’ordre de la fiction que l’on entend en général, encore moins de l’illusion, je voulais le dire.

    Longtemps racontées par les hommes de cinéma qui croyaient et croient encore souvent voir en elles le secret du monde, il fallait aux femmes reprendre la fiction en charge. Et c’est un peu ce que font ses veuves pour moi. L’accomplissement quotidien de leur tâche relève de la fiction humaine nécessaire pour l’homme qu’il laisse des traces, et que ce sont ces traces qui sont les plus importantes pour son savoir. Ces traces lui apprennent aussi ce qui disparaît de lui. Ce qui reste, qui peut être documenté ; ce qui disparaît, qui doit être fictionnalisé. Le positionnement de ces veuves et de ces femmes, qui ont été évoquées dans les précédents textes, sur la ligne poreuse qui font se rejoindre ce que l’on désigne comme la fiction et le documentaire est la voie ouverte, réjouissante et libre que proposent, il me semble, les rédacteurs de ce blog.

    YLC

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