Folles mémoires d’un caillou – Mathilde Mignon

Folles mémoires d’un caillou est un long-métrage étrange et captivant, il contient énormément d’idées, d’images, de personnages, de paroles qui se suivent, s’enchainent, s’associent, s’opposent, tournent dans la tête du spectateur jusqu’à ce qu’il ne sache plus où il se trouve, qu’il ne comprenne plus ce qu’il voit, jusqu’à ce qu’il pense que le film n’aura jamais d’unité, va imploser d’une seconde à l’autre, provoquer la rupture, le perdre et pourtant il n’en est rien. Le film tient, ne perd ni sa cohérence, ni l’attention du spectateur, sa dispersion en archipel de thèmes, de lignes de sens se révèle liée par un réseau souterrain puissant et magique la mémoire légendaire des Kanaks.

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  • Ce que se propose d’abord de faire l’auteur, dans quel sens elle pose sa caméra :

le film s’ouvre sur des visages de femmes qui passent chacun leur tour devant un même mur, leur peau est brune, le mur est blanc avec des briques roses, elles sont cadrées de prés, on ne voit d’elles que leurs tête et épaules. La caméra est à leur hauteur, elle n’est pas statique, elle les suit quelques secondes en travelling caméra épaule. Les plans sont courts si bien qu’on a l’impression que le film « saute » lorsque l’on passe d’un visage à l’autre. La traversée du mur finie le plan s’élargit on voit ces femmes âgées balayer une allée de jardin. L’une d’entre elles semble superviser leur travail, on découvre par la suite qu’elle est infirmière et que ses compagnes sont internées à l’asile psychiatrique au mur blanc et aux briques roses, le CHS Albert Bousquet. Albert Bousquet qui s’est suicidé sur l’ile, qui est le grand père de la réalisatrice.

Le spectateur est plongé in medias res dans le quotidien de pensionnaires de l’asile, on ne lui présentera qu’après le lieu, qu’après le pourquoi de ce lieu, on commence par le mettre en présence des gens sur un terrain non balisé, on commence par les rencontres sans préambule.

Le plan suivant nous montre le lieu, le cadrage s’agrandit. On découvre un jardin, des préaux, le bâtiment de l’asile, des cocotiers. Dans ce jardin quelqu’un sommeille étendu sur la pelouse, au loin une montagne verte, on imagine la mer. Puis Marie l’infirmière dans une pièce à l’ombre, parle face caméra, raconte l’histoire du suicide d’Albert Bousquet, c’était un ami, il lui avait donné du travail, tout le monde s’en souvient.

La voix-off se fait entendre après une dizaine de minutes. La narratrice explique pourquoi le spectateur se retrouve là, parce qu’elle veut apprendre des choses sur ce grand-père qu’elle n’a pas connu, qui était aliéniste sur l’ile Nou qui s’est suicidé sur la plage, qui écrivait de la poésie. (aujourd’hui Nou n’est plus une ile rattachée par un bras de terre à Nouméa elle est devenue l’un de ses quartiers).

La caméra se place en voyageuse, s’étonnant de tout, ne sachant rien ou presque. Elle recueille de nombreux témoignages, paroles de malades, d’infirmières, d’insulaires, tous traités de la même façon, à égalité, face caméra, ainsi on ne sait pas s’il sont raisonnables ou non, ni comment on doit vraiment les comprendre. La caméra s’étonne des lieux, cherche dans toutes les directions, à tel point que l’on se demande si le tournage du film avait été précédé de repérage, si avant qu’il y ait film on avait une idée de ce qu’il y aurait dans le film. Pour comprendre Albert Bousquet la caméra tente de comprendre l’ile toute entière. Après la scène de « coutume » ou un rite kanak marque l’accueil de la réalisatrice dans la communauté de l’asile, le film semble dériver, puis se reprendre, s’éloigner et revenir au suicide d’Albert Bousquet.

  • Portraits et lignes de sens, le film comme un foisonnement

L’originalité qui s’affirme assez vite dans ce projet de recherche de mémoire, c’est la quête du passé par la parole présente: la visite des lieux d’alors et ce que disent les habitants d’aujourd’hui. Il n’y a pas de référence à d’anciens documents ou lettres, ni à la grand-mère de la réalisatrice. On ne tente pas de reconstituer la dernière journée du médecin, d’en savoir plus sur ses lectures ou recherches, ce qui se dessine surtout ce sont des visages d’hommes et de femmes sur l’ile et la légende qu’est devenue la mort d’Albert Bousquet. L’homme se résumera presque toujours a un geste: son suicide. On apprendra finalement bien peu de lui.

Le film s’ouvre avec une grande liberté sur d’autres vies: celle des « tribus » kanakes installées à l’intérieur de cabanes au bord de l’eau dans un lieu appelé le « squat », l’histoire d’un malade de 27 ans qui joue de la guitare et entend des voix, la découverte dans son récit du « boucan » ou « tabou » (malédiction lancée par les hommes sur d’autres hommes qui serait à l’origine de la folie). On découvre aussi le travail des infirmières et des psychiatres, la façon dont se mêle médecine occidentale et guérisseurs, maladie psychiatrique et malédiction, plantes médicinales, médicaments, écoute attentive du malade et lois du boucan. Les psychiatres se nourrissent des croyances, les malades s’adressent à eux et vont voir les guérisseurs. Les espaces cloisonnés de la folie, les grilles de l’asile et du bagne où officiait également Albert Bousquet hantent la première partie du film et s’inscrivent profondément en lui, la notion d’isolement, fait écho à la réalité des populations séparées, Kanaks, Caldoches, anciens colons, anciens détenus, kabyles envoyés au bagne pendant la guerre d’Algérie, touristes invisibles, cloitrés à l’intérieur de l’hôtel Kuendé. Cependant la caméra cherche aussi à montrer la cohabitation des populations sur une même terre, grâce au mélange des voix dans le même film. Un plan insiste sur ce point: la mer vue du ciel, en hélicoptère sans doute, mais pas très haut, sur une ligne d’écume de petites vagues se font face et s’enroulent les unes dans les autres, se rencontrent, on entend les voix de malades et d’habitants se présenter, expliquer leur origine. Il y’ a d’anciens métropolitains, une vieille dame née dans un petit village du Cher, des Algériens, des hommes et des femmes qui n’ont toujours vécus que sur l’ile, les cloisons se défont un instant.

On suit les enfants sur le chemin de l’école, un enterrement selon les rites musulmans, la parole des blancs « calédoniens depuis cinq générations » et le film prend alors un tournant politique inattendu et puissant.

  • D’ Albert Bousquet à la sombre histoire coloniale de la Mélanésie, de l’ile Nou

La réalisatrice apparaît à l’image ou plus exactement une partie de son visage de son épaule de ses cheveux, attablée avec les descendants des premiers français présents sur l’ile, des personnes qui ont pu connaître son grand-père. Ils parlent de la colonisation, elle évoque les Kanaks qui ont dû quitter leur terre, les populations déplacées, les réserves… Le ton n’est pas accusateur mais les mots le sont un peu, ils répondent « on les a fait sortir de l’âge de pierre », « sans le gouvernement, les réserves, ils n’auraient plus de terre du tout », le plan n’est pas commenté par la voix-off. La séquence suivante nous montre le directeur de l’hôtel Kuendé: un blond devant une grande piscine. Il dit être en dialogue avec les populations kanakes, se soumettre rites. Il affirme avoir demander avant d’installer son hôtel à qui était la terre, il dit avoir reçu trois hommes, s’être présenté comme leur locataire, ils lui auraient déclaré qu’ils allaient se mettre d’accord, il commente « vous voyez, c’est pas très sérieux ». Au détour d’un plan qui nous montre les collines vertes et la plage on apprend que sur ce terrain se trouvait le cimetière de l’asile, les tracto-pelles sont passés, aujourd’hui c’est un terrain de golf.

La recherche prend alors une autre direction, cette fois-ci plus lisible plus forte, on va chercher maintenant à atteindre la mémoire kanake, en savoir plus sur les premiers habitants de l’ile. Le film sur Albert Bousquet devient un documentaire à thèse sur la colonisation.

  • De la mémoire des Kanaks à Albert Bousquet

La voix-off nous apprend que la mémoire kanake est difficile atteindre, et pourtant primordiale, les Kanaks font en permanence référence aux anciens pour expliquer qui ils sont, se situer dans le monde, leur souvenir est ravivé à chaque cérémonie. Mais c’est une histoire uniquement orale que tout le monde ne peut pas dévoiler. La réalisatrice cherche le dernier descendant du premier clan présent sur l’ile Nou , lui seul peut parler de cette histoire même si d’autres la connaissent. Pour être introduit auprès de lui il faut qu’un Kanak de sa famille vous accompagne, cet intermédiaire sera l’une des infirmières de l’asile. Michel le dernier du clan de Nou habite sur une ile voisine. Le voyage en bateau est filmé, la voix-off nous explique que le conducteur du bateau, un ami de Michel, a vu ses parents se faire tuer par des français lors d’une révolte kanake. Il faut accomplir une « coutume » pour pouvoir être accueilli au sein de la famille de Michel et avoir la possibilité de discuter avec lui, la réalisatrice lui offre du pain, des tissus, quelque chose en échange de sa parole. Ce modeste rite est filmé: dehors sur une table sont posés les présents, tout autour de la table, debout, se trouvent les membres de la famille kanake et la réalisatrice. L’un des hommes parle pour expliquer à Michel, le dernier du clan de Nou, la requête de la petite fille d’Albert Bousquet.

Ému Michel raconte, face caméra, entouré de sa famille. Sur Nou, à l’endroit de l’actuel hôtel, sont encore présents tous les totems de son clan, pour lui c’est un lieu sacré que tout le monde ne devrait pas pouvoir habiter, il évoque les malédictions. Quand les premiers missionnaires sont arrivés sur Nou l’essentiel de son clan est allé vivre plus loin dans les collines ou sur d’autres iles. Aujourd’hui le gouvernement français le reconnaît comme le propriétaire des terres sur lesquelles sont construites l’hôtel, il dit que le directeur du Kuendé lui a proposé de payer la location de la terre 1500 francs par an, alors il lui a laissé son argent, la somme est trop dérisoire.

À cet instant reparait le thème de la malédiction et du totem du clan de Nou. Michel explique que le serpent, son animal totem, a son chemin sur l’ile, une route qu’il faut mieux éviter pour ne pas connaître de mésaventure. Le serpent passe par un virage ou un jeune s’est tué assez récemment, semble-t-il, d’après ce qu’explique la belle-fille de Michel. La caméra passe d’un visage à l’autre suit le cours du récit dans les différentes bouches. C’est au bas de ce virage, sous un arbre, que s’est suicidé Albert Bousquet. Les Kanaks font le lien, l’expliquent et cette explication de la mort du grand-père sera le seule que donnera réellement le film. Au terme de la rencontre la voix-off nous dit vouloir arrêter là sa recherche, des images de l’ile défilent sur ces dernières paroles, une veillée kanak: une partie de loto au flambeau sur la plage éclaire la clôture du film.

Ainsi ce documentaire au sujet particulièrement ténu : le suicide du médecin général de l’hôpital psychiatrique Nou dans les années 50, accueille au gré de son libre vagabondage de multiples visages, témoignages et enjeux politiques qui dessinent par petites touches, presque au hasard, une réalité de la vie sur l’ile Nou profondément étonnante, inattendue, riche et complexe. Cette façon d’appréhender Nou permet finalement de traiter le sujet de la mémoire coloniale, historique et particulière des habitants, d’aborder les traditions kanakes de comprendre comment elles s’articulent aux autres influences de l’ile et de rattraper in extremis la légende du suicide d’Albert Bousquet. Le documentaire au contact des traditions kanakes, de la parole des insulaires se rapproche de la fiction et gagne son unité grâce à l’auto mise en scène manifeste de personnages tels que le dernier membre du clan originaire de Nou, ou les Calédoniens accrochés à leur tradition colonialiste, ainsi que par le choix du récit, de la légende et de la transformation de la figure du médecin général en une entité magique.

Juliette Lecomte

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