« Dans le rôle de lui-même… » – Le Bal des actrices, Maïwenn

L’histoire (car c’est une histoire que l’on nous raconte) est la suivante : une jeune réalisatrice veut tourner un documentaire sur les actrices, leur travail, leurs succès, leurs failles. On suit Maïwenn filmer Charlotte Rampling, Muriel Robin, Jeanne Balibar, Julie Depardieu, et une poignée d’autres actrices du cinéma français. Le documentaire est en train de se faire, nous en voyons les phases de tournage, de rencontres, les moments de doute de la réalisatrice, les réticences du producteur. Un documentaire sur la réalisation d’un documentaire sur les actrices.

En fait, et l’on s’en rend compte assez tôt, nous sommes au beau milieu de la fiction, car c’est en fait Maïwennjouée par Maïwenn, et les actrices jouées  par elles-mêmes que nous suivons. Maïwenn nous donne d’ailleurs clairement les clés, les codes de lecture du film pour que le spectateur puisse déceler l’artifice et la fiction. Il y a, en plus des séquences de rencontre, des numéros chantés et dansés par les actrices, on ne peut plus kitsch et plus volontairement artificiels, à la manière des comédies musicales. Ils mettent en scène une problématique propre à chacune des femmes, du complexe de l’actrice has been à celle qui rêve d’Hollywood ou de maternité.

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Ces numéros en eux-mêmes auraient pu être rajoutés aux séquences « documentaires », comme une sorte d’autodérision des actrices sur elles-mêmes, mais au moment même où l’on bascule dans ces numéros, on aperçoit le signe que rien, dans ce film, n’est à proprement parler « documentaire ». Ainsi, Karin Viard se faisant prendre la main dans le sac à une audition à ne pas savoir parler anglais, finit sa séquence « documentée » par bredouiller « I am… I am… », qui sont aussi les premiers mots de la chanson. Vraie continuité nécessairement mise en scène, donc, qui nous fait quitter pour de bon la piste du film documentaire. On peut rajouter à cela l’énorme signal fait au spectateur quand Maïwenn est filmée chez elle avec son compagnon et son fils : qui filme à ce moment-là ?et qui filme quand les actrices, dans leurs moments d’émotion, demandent à Maïwenn de couper sa caméra, mais qu’après que celle-ci ait obéi, nous voyions encore la scène par le point de vue d’une autre caméra ?

Une interview de Maïwenn (dans les bonus de son DVD) nous résume son projet : « Je voulais faire croire que tout était vrai, mais les chansons sont là pour dire au spectateur que tout ce qu’il voit est en fait du cinéma. » Tout est faux, donc. Tout est mis en scène.

Le vrai questionnement alors, ce n’est pas de se demander si le dispositif est une fiction ou du documentaire, puisque le problème semble tranché, mais plutôt de se poser la question des rôles joués par les acteurs du film. Au générique, il est bien indiqué, Mélanie Doutey dans le rôle de Mélanie Doutey, Marina Foïs dans le rôle de Marina Foïs… Mais jouer son propre rôle, est-ce que ce n’est pas se montrer soi-même –certes, tout en étant mis en scène ? Cela nous ramènerait du côté du documentaire, alors qu’on pensait avoir réglé la question. Le film aurait déjà trois « couches » : on aurait des actrices qui font semblant de faire un documentaire -qui est en fait une fiction-, mais qui au fond, ce faisant, documentent leur statut d’actrice.

On arrive cependant à une autre impasse : bien que cela figure au générique (identité parfaite entre le nom de l’actrice et le nom du personnage) les actrices ne semblent pas jouer leur propre rôle du tout. On confronte ici le film avec ce qu’en dit Maïwenn dans son interview : la vraie personnalité des actrices est souvent complètement opposée à celle qui est montrée dans le film. Karin Viard n’est donc pas (surprise !) une garce ambitieuse prête à tout pour avoir du pouvoir à Hollywood…

Mais alors, qui  est ce personnage que joue Karin Viard et qui s’appelle Karin Viard ? Question d’autant plus légitime que les actrices livrent aussi nécessairement une part de leur vérité en jouant elles-mêmes leur propre caricature ou même leur personnalité inverse. Impossible (ou quasi) de démêler ce qui relève du personnage construit et ce qui s’approche de l’actrice elle-même.Les femmes jouent-elles des personnages ou des personnes ? En somme, qu’apprend-on de vrai sur les femmes qui nous sont montrées ? Ce qu’on apprend, dirons-nous, ne réside peut-être pas tant dans ce que révèle le film de factuel sur chacune des actrices (qui ne peut qu’être soumis au doute) que dans ce qu’il nous dit sur les acteurs, actrices multiples du cinéma.

Pour tenter d’éclaircir cette tension entre le personnage joué et la portion de « soi-même » que l’on voit à l’écran intéressons-nous à Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais, sorti très récemment. Le dispositif est à la fois très similaire et très éloigné du film de Maïwenn. Des acteurs, parmi lesquels Pierre Arditi, Anne Consigny, Lambert Wilson, Sabine Azéma, se réunissent et visionnent ensemble une représentation filmée d’Eurydice, jouée par une troupe de jeunes comédiens. Tous les acteurs convoqués ont joué eux-mêmes cette pièce au théâtre. Le visionnage du film les replonge dans leurs rôles respectifs et ils rejouent la pièce. Tout est, bien sûr, mis en scène, mais au générique, ce n’est pas Pierre Arditi que joue Pierre Arditi, mais « lui-même ». Les acteurs ne jouent pas des personnages qui portent leurs noms, comme pouvaient le faire les actrices de Maïwenn (leurs personnages, ce sont Orphée, Eurydice, Matthias…), ils se jouent véritablement eux-mêmes. C’est peut-être pour cela que l’on a moins de difficulté à démêler le « vrai » du « faux » chez Resnais, car ce dernier ne crée pas pour ses acteurs de personnage portant leur nom, il ne les dédouble pas. Ils ont un rapport d’identité avec eux-mêmes à l’écran. Le projet du film n’est apparemment pas de brouiller les repères, de produire un jeu entre les identités, si ce n’est entre l’acteur et le personnage de la pièce d’Anouilh (ce qui est un autre enjeu qui pourrait faire l’objet d’une autre analyse). Il n’est pas si anodin que Maïwenn ait choisi de faire figurer d’une part, le nom de l’actrice, et d’autre part, le nom du personnage : ce sont deux êtres définitivement séparés, mais qui, parce qu’ils portent le même nom, présentent une forme de continuité indéfinissable. C’est là toute l’ambiguïté (mais aussi peut-être l’intelligence ? la subtilité ?) du dispositif du film, et c’est certainement ce qui rend le spectacle si jubilatoire…

Anna Etienne

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Une réponse à “« Dans le rôle de lui-même… » – Le Bal des actrices, Maïwenn

  1. Ce qui me frappe, à la lecture de nombre des papiers publiés sur ce site, c’est à quel point le cinéma devient le centre des films documentaires. Faire un film, le voir, en être, y jouer, se servir du cinéma, etc., autant de motifs de récits ciné-centrés. Que déduire de ce rapide constat ? A la différence de la très grande majorité des films dits « de fiction », les films du cinéma dit « documentaire » prennent en compte l’état spectaculaire du monde qui est le nôtre. Images, spectacles, écrans, sons et images partout et tout le temps : inévitablement et même sans le vouloir le cinéma dit « documentaire » fait un état des lieux et montre à quel point les réalités sont pénétrées et transformées par les nécessités du spectacle. Disons ceci, à titre de première approche : les films dits de « fiction » trichent sur la réalité des réalités filmées, les films dits « documentaires », non. On peut préférer des récits qui prennent en charge le devenir-spectacle (le devenu-spectacle) du monde à des histoires qui font comme si le cinéma n’était pas là partout autour de nous. Faiblesse de la plupart des films dits de « fiction » aujourd’hui. A part ça, le papier de Anna Etienne me semble bien cerner la complexité de cette série de mises en abyme, de ce ressort tendu-détendu des spécularités. — Comolli.

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