Nous n’avions encore rien vu…

…jusqu’à ce qu’Alain Resnais nous offre cette petite perle irrégulière, son dernier long-métrage.

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Le réalisateur, maître dans l’art d’assimiler corps et chœurs, nous offre ici l’union du cinéma et du théâtre, dans un film choral où de multiples voix s’entremêlent à travers l’amour de ces deux arts.

Le prétexte est le suivant : suite à la mort tragique de leur ami Antoine d’Anthac, célèbre dramaturge français, les 12 comédiens qui ont joué sa pièce Eurydice des années auparavant se retrouvent dans sa demeure pour y voir sur grand écran une ré-interpretation filmée de la pièce à laquelle ils ont jadis pris part.

C’est alors que s’opère un phénomène magique : les acteurs se mettent à réciter puis à rejouer leurs anciens rôles, par-dessus les répliques des jeunes comédiens qu’ils regardent… Alors nous entrons dans une autre dimension, celle qui n’a plus besoin de conventions, où tombent toutes les barrières, celle qui s’affranchit des préoccupations de la réalité. Nous, c’est tous. C’est le spectateur qui dort à votre droite, vous-même, toute la salle, les acteurs à l’écran, les personnages à l’écran, les acteurs-personnages de l’écran dans l’écran, c’est tous les personnages de notre vie, c’est Eurydice et Orphée, c’est Resnais. Nous voilà totalement imbriqués dans cette mise en abyme extraordinaire, où la portée fictionnelle dépasse les limites qu’on lui a posées. Qui sont ces êtres que l’on observe s’agiter à l’écran ? Sont-ils Lambert Wilson, Sabine Azema, Michel Piccoli eux-mêmes, comme l’indique le générique final ? Est-ce Lambert Wilson jouant Lambert Wilson ? Est-ce Lambert Wilson jouant Orphée, ou Lambert Wilson jouant Lambert Wilson qui joue Orphée ? Où s’arrête le documentaire et où commence la fiction ? Peut-être que la fiction s’arrête là où commence le documentaire… On ne sait pas, et cela ne fait rien. Ce à quoi on assiste n’a pas besoin d’être codifié, réglementé, au contraire, cela EST, et c’est tout. La frontière (déjà si poreuse) entre fiction et documentaire n’existe plus, le film ne met pas en scène des personnages, il nous montre des êtres humains. Les passions auxquelles ils sont livrés sont universalisées, les acteurs les vivent, les personnages les vivent, nous les vivons, car nous ne sommes finalement pas que les observateurs : par cet enchâssement de réalités nous devenons nous-mêmes acteurs. En effet nous nous retrouvons mêlés à cette mise en scène, qui prend à part notre propre interprétation, nous ne faisons pas que voir, nous participons à cette grande œuvre collective.

Pourtant, et là réside la beauté du concept de jeu d’acteur, ces passions qui sont les mêmes, ces répliques qui sont les mêmes, ne sont pas vécues et transmises de la même façon par tous ces acteurs. Les trois Eurydice représentent à elles-seules l’idée d’une énigme de la femme. L’une blonde, l’autre rousse, la troisième brune : elles nous proposent une richesse d’interprétation étonnante, et les plans de Resnais, au plus proche des traits du visage, montrant jusqu’aux plus petites rides, à la plus petite lueur dans la pupille, subliment ces différences. Leurs larmes ne sont pas les mêmes, leurs sourires n’ont pas lieu au même moment, leurs voix s’entremêlent mais ne se recouvrent pas. Ces gros-plans participent à l’érosion de l’écran qui nous séparent d’elles, nous nous croyons sur scène avec elles, ou pourrait-on dire qu’elles sont sur scène avec nous… puisque c’est notre sensibilité qu’on livre à la vision de ce film. Notre sensibilité qui est mise à l’épreuve face à la perte de repères, malgré l’ébauche de situation initiale qu’on nous offre au départ et qui, très vite, est oubliée.

Resnais réussit le pari de nous embarquer avec ses acteurs dans un tourbillon à différentes échelles. A l’intérieur-même de l’histoire d’Eurydice et d’Orphée, les personnages écrivent leur propre histoire. Orphée, après l’apparition du très étrange maître d’hôtel, déclare à Eurydice « nous avons notre premier personnage étrange ». Cela signifie-t-il que les personnages savent être ceux d’une histoire qui s’écrit sans qu’ils en aient le pouvoir ? Ou choisit-on consciemment les personnages qui constituent nos vies ? Qu’en est-il de nous, derrière l’écran, dans un monde qu’on croit encore réel, sommes-nous aussi des personnages malléables par nous-mêmes ou par la vie ? Vertigineux concept identitaire instauré ici par Resnais. Et ce n’est pas tout. Ces personnages nous mettent au pied du mur face à la propre réalité de notre existence, à l’image qu’on s’en fait. Pensons à cette scène extraordinaire où Eurydice, tour à tour Sabine Azema et Anne Consigny, se perd aux frontières de la folie en se demandant si « toutes les mains qui nous ont touchées sont encore imprimées sur nos peaux », si « tous les mots qu’on a prononcés sont encore au bout de nos lèvres ». Quel rapport peut-on avoir avec le passé ? Et si les personnages qu’on rencontrait au cours de nos séances au cinéma ou au théâtre restaient eux aussi gravés en nous ? Les esprits et les corps deviennent des palimpsestes. On retrouve une notion souvent interrogée chez Resnais, dont on sait l’œuvre à jamais imprégnée du choc de la seconde guerre mondiale, puisque cet évènement opère pour lui un changement profond du sens qu’on peut donner à l’art : peut-on encore créer après l’expérience d’une atrocité poussée à son paroxysme.

L’œuvre d’art elle-même devient palimpseste, l’œuvre théâtrale est imprégnée à jamais des mots tracés pour lui donner naissance, des interprétations que ses comédiens ont effectuées, quel qu’en soit le nombre. L’œuvre cinématographique de Vous n’avez encore rien vu suit évidemment cette logique, on y retrouve toutes les traces qu’elle porte : les traces antiques et mythiques de l’histoire d’Orphée, la plume d’Anouilh, celle de Podalydès qui l’a retravaillée, celle de Resnais lui-même et de tous ses acteurs.

A notre tour nous aurons imprimé en nous cette œuvre singulière qu’est le film d’Alain Resnais.

Ariane PAPILLON

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