Dame-Lavabo, mais dame avant tout.

La dame-lavabo d’Alain Cavalier (1987) est un portrait filmé de 13 minutes qui s’insère dans une série de portraits sur des femmes-artisanes, pratiquant des métiers en voie de disparition au moment où filme Cavalier. La femme filmée, Amélia, travaille dans les toilettes du café Royal Printemps du Boulevard Haussmann.

Cet article est librement inspiré d’un cours d’ « Écritures documentaires » consacré à Alain Cavalier de Jacques Gerstenkorn, enseignant chercheur à l’Université Lumière Lyon 2.

***

Ce qui émane tout d’abord de ce petit portrait, c’est l’impression d’un profond respect envers l’être filmé. Cavalier pénètre réellement l’univers parallèle de cette femme, il va même jusqu’à entrer dans son placard, lieu même de l’intime. Le temps d’une journée, le cinéaste expérimente avec son équipe la vie dans l’espace confiné des toilettes du Royal Café et se met donc en situation de partager le vécu quotidien, la sensation physique de cette femme qui travaille dans un espace exiguë, sans doute désagréable au plan olfactif, malgré l’odeur « fougère » diffusée ; ce qui peut sembler oppressant : «ah ça, il faut y rester ! », nous dit-elle.

Il y a une proximité physique et morale en même temps avec ce corps filmé. Le fait même d’entendre la voix d’Alain Cavalier introduit une présence du corps filmant, qui s’assume en tant que tel. La relation corps filmant/corps filmé est perçue, elle n’est pas annulée, masquée mais se donne à lire comme telle. Par ailleurs, la voix du corps filmant n’est pas une voix anonyme, ânonnant une série de questions attendues, mais bien une voix vivante, gouailleuse, prête à rebondir sur l’inattendu, à improviser malgré le travail préliminaire de préparation de l’entretien. Cela abolit la possibilité d’une distance moqueuse du spectateur vis-à-vis du corps filmé puisque le spectateur est du côté du corps filmant, avec lui et par conséquent avec cette femme.

En outre, le hors-champ est toujours ici préservé. La durée du film est dépassée, excédée par une durée au-delà de celle du temps filmique, lorsque le cinéaste évoque les 81 000 heures que passe cette femme dans ces toilettes, où quand il l’amène à nous parler de sa future vie de retraitée. Elle n’est d’ailleurs pas réduite à sa fonction sociale, son activité professionnelle, mais ce portrait d’une dame-lavabo s’étend toujours sur la vie de la dame, sur ce qu’elle est en tant qu’être humain, par-delà son travail quotidien. Ainsi, la présence du hors-champ nous permet avec elle d’échapper au caractère oppresseur de cet espace confiné, comme lorsque la musique d’ Haydn se met à habiter l’espace et à le déborder.

Par ailleurs, en la faisant parler d’elle, et par exemple de sa passion pour la musique, elle se dit « verdienne », et pour l’opéra, où elle se place systématiquement au « poulailler », c’est-à-dire tout en haut, il renverse nos éventuels préjugés sociaux. Cette femme du bas, qui travaille dans les toilettes du bas, sait elle aussi s’élever, concrètement en s’asseyant tout en haut à l’opéra, mais également spirituellement, dans son goût pour la musique, témoignage de son raffinement. On peut alors songer à cette concierge que l’on n’aurait guère soupçonnée d’être passionnée de Littérature, dans le livre de Muriel Barbery, L’élégance du hérisson.

On retrouve dans ce court portrait filmé certaines des fonctions essentielles qui selon moi définissent le cinéma documentaire, par opposition au « documentaire » simplement. D’ une part il y a cette capacité à filmer le hors-champ, les dessous ou coulisses de la société : les toilettes, réalité triviale, et cette femme qui les entretient. Cette capacité du cinéma documentaire à filmer ceux qui sont en bas, ceux qu’on ne voit pas forcément, ou qu’on ne veut pas voir. En même temps, Cavalier filme ce qui est sur le point de disparaître, un métier particulier, un artisanat, dans une « urgence presque ethnographique »1. D’où son attention spéciale aux gestes, aux mains qui changent le papier toilette, aux doigts qui trient les pièces de monnaie, aux pieds qui se chaussent et se déchaussent, selon un rituel qui semble marquer un point de rupture entre la vie -vie en ville incarnée par les talons- et le travail – les chaussures de fonction moins élégantes, plus confortables. Tout cela est fait à travers une relation documentaire profondément humaine : dans cet entretien entre Cavalier et cette femme, on sent une confiance, déjà parce que cette femme est une amie de la mère du cinéaste, mais plus encore je crois, grâce à un certain dispositif cinématographique mis en place par le cinéaste qui entraîne un respect du corps filmé. Ce dispositif, c’est nous l’avons dit la présence de l’équipe toute une journée dans l’espace réduit des toilettes, ce « sous-marin » comme le surnomme Cavalier, et c’est encore la voix vivante et chaleureuse du cinéaste qui relaie la relation du spectateur au corps filmé, et introduit une proximité humaine véritable avec cette femme.

Notons encore la capacité du cinéma documentaire à créer de la fiction, du romanesque à partir du quotidien, du réel, tout comme le pouvoir magique de l’irruption de l’aléa, propre à ce genre à part. Alain Cavalier confère déjà au lieu un potentiel fictionnel en le baptisant avec gouaille « sous-marin » ou encore lorsqu’il parle de la lampe au dessus de la plante comme d’un véritable « soleil », et se plaît à l’imaginer comme tel, filmant avec délicatesse en un lent travelling cette lumière artificielle qui tombe sur une plante en plein épanouissement et comme vivant de cette lumière. En filmant cette plante et en évoquant l’odeur « fougère », il montre aussi la capacité de cette femme à embellir, embaumer, presque fertiliser un lieu a priori indélicat, stérile. La dignité du travail de cette femme qui est perpétuelle réhabilitation, rédemption d’un endroit perçu comme ignoble (au sens de non noble).

Par ailleurs, la magie de l’aléa intervient à travers la découverte de ce portefeuille oublié dans les toilettes, peu après que la « dame-lavabo » a confié justement que cela arrivait parfois, comme si le réel, dans le genre du documentaire, excédait toujours toute préparation, sans cesse prêt à nous offrir, alors que nous ne nous y attendons pas, de nouvelles surprises…

Il semble dès lors émaner de ce portrait un véritable charme, et s’instaure une sincère relation entre le spectateur et cette dame-lavabo, médiatisée par la présence du cinéaste. L’attention de Cavalier pour cette dame nous entraîne dans son sillage : une écoute est rendue possible. De même que cette dame effectue son travail avec attention du cœur, présence, et application ; de même, le spectateur est mis dans une posture d’écoute et de présence à l’autre. L’artisan est à la fois la dame-lavabo, mais encore le cinéaste, en tant que l’artisanat serait justement cette capacité d’attention et de présence à ce que l’on fait, faculté qui se perdrait de plus en plus. En filmant ces métiers du passé, et en particulier celui que nous venons d’étudier, Cavalier filme peut-être en réalité une certaine présence au réel, attention à la matière et aux gestes, qui tend aujourd’hui à disparaître, tout comme ces métiers ont désormais disparu.

Au temps de l’accélération, de la vitesse, à une époque où règne la culture du zapping, comment retrouver la patience, l’art du geste juste, les facultés manuelles ? Nous songeons alors aux mains du cinéaste, à ce plan d’environ 2 minutes au début du portrait sur ses mains qui semblent presque artisanes, et cette voix qui nous parle du métier de cinéaste, mettant en abyme le processus filmique lui-même. Comment ne pas penser qu’Alain Cavalier est lui-même un artisan, qui façonne et ordonne son film avec minutie, en opérant une épuration, en se mettant à l’écoute de sa matière, c’est-à-dire ici, de l’Autre ? Et comment ne pas songer à la nécessité qu’a le cinéma de préserver cette dimension artisanale qui lui est propre, pour échapper aux processus industriels aveugles qui tendent à s’en emparer ?

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Hélène Gaudu

1Expression de Jacques Gerstenkorn

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