The ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier, 2011

S’il y a un mot qui ne convient pas pour qualifier ce film, c’est celui de « portrait ». Ce mot, souvent employé pour caractériser une démarche documentaire, suppose que l’on saisisse un personnage, ou au moins un aspect de sa personne, qu’on en dessine les contours, qu’on le place dans un cadre, aussi souple soit-il. Mais le personnage dont nous parle Marie Losier est éclaté, complexe, multiple et multiforme, il semble échapper à tout cadre, à tout cadrage, à toute identité. On pourrait tenter de lister des facettes de son personnage : Genesis Breyer P-Orridge est l’initiateur de la musique industrielle dans le New-York des années 60, le père aimant de deux fillettes, un artiste performer fantasque, un homme – car il a un pénis, une femme – car elle a des seins, un amant, une maîtresse, une femme au foyer, un amoureux fou qui décide de se fondre en une seule entité physique avec sa compagne en subissant des opérations de chirurgie esthétique pour lui ressembler en tous points. A l’écran, il est comme un kaléidoscope, une composition de formes éphémères, une image sans cesse transformée, parfois une apparition pure qui ne dure que le temps d’un plan. En suivant Genesis dans le récit de son aventure avec la belle Lady Jaye, le spectateur ébahi est emporté dans une sorte de rêverie hallucinée, qui soulève les questions du genre, de l’identité, du corps sans cesse réinventé.

Genesis, un pseudonyme. Celui qui l’a choisi manifeste son désir de faire sa propre genèse, d’être auteur de soi-même, de s’inventer comme corps et comme être humain. Ce désir poussé à l’extrême est revendiqué par le couple de Jaye et Genesis, le jour où ils se rendent compte qu’ils s’aiment jusqu’à vouloir fusionner en un seul corps, et qu’ils décident de mettre en pratique ce désir. Genesis réinvente son corps en se faisant poser des implants mammaires, en se faisant tatouer les grains de beauté de sa compagne sur le corps, en se faisant refaire le nez. On a en tête l’image des visages des deux amoureux, chez le chirurgien esthétique, recouverts de traits et de pointillés de différentes couleurs, comme morcelés en cellules qu’il s’agira de remodeler à l’envi. D’autre part les performances artistiques de Genesis l’amènent à déguiser son corps jusqu’à le rendre méconnaissable. On pense à la séquence où, vêtu d’une parodie de costume de police évoquant plutôt un costume sado-masochiste, affublé d’une moustache à la Hitler, teint en roux, Genesis scande sa colère contre la norme, contre la société qui nous dit qui nous devons être alors que l’homme ne demande qu’à se définir par lui-même.

La forme du documentaire elle-même se fait témoin du désir presque prométhéen de Genesis d’aller toujours plus loin, dans la performance, dans la transformation. Par le montage, d’abord : les images que nous voyons sont en partie des images de la vie quotidienne de Genesis et Jaye, tournées pendant sept ans par la cinésate, et confèrent au film une dimension de film de famille. Des séquences de performances artistiques, des archives de concerts du groupe Psychic TV ponctuent les scènes quotidiennes, le tout dans une narration hachée et irrégulière. Ainsi nous sautons d’une image à l’autre, d’un Genesis à l’autre. Par la mise en scène du corps de Genesis, ensuite : la caméra de Marie Losier invente des formes inédites. Ici, un plan très serré sur une photographie de Genesis en homme, posée en équilibre entre ses deux seins imposants, une image portée à la limite de l’identifiable. Là, un plan au ralenti sur notre personnage allongé sur un tabouret, mimant de nager la brasse sur fond de musique industrielle. Plus tard, une image comme suspendue dans le temps du couple de Genesis et Jaye se promènent dans la rue, vêtus de blanc, le sourire aux lèvres, couple atypique dont les normes sociales sont le cadet des soucis. Tout semble question de renouveau, de création, tant du point de vue du personnage que de celui du film. Au morcellement et au renouvellement du corps décidés par Genesis vient s’ajouter l’opération cinématographique qui invente des corps nouveaux et modifiables à l’infini.

L’invention de sa propre identité est une question qui, dans le film, passe largement par celle du genre. En développant le concept de « pandrogynie », Genesis s’inscrit dans la perspective selon laquelle le genre serait une performance. Il n’est pas un homme, il n’est pas une femme : il se montre tantôt sous un jour masculin, comme par exemple sur scène avec les Psychic TV, ou dans la vie de tous les jours avec un grand t-shirt et un jean, tantôt avec des atours féminins, lorsqu’il nous explique qu’il aime faire le ménage en talons hauts et décolleté plongeant. Il (elle ?) nous montre qu’on peut réaliser la performance de l’ultra-féminité en étant biologiquement un homme, et vice-versa. Le brouillage des frontières entre l’homme et la femme est total et revendiqué. Le concept de pandrogynie révèle que l’identité biologique ne correspond en rien à l’identité réelle. Genesis, en se faisant poser des implants mammaires, ne veut même pas « devenir une femme », il veut simplement inventer son corps en lui permettant de jouer à être genré. C’est ainsi qu’à leur mariage, Genesis tient le rôle de l’épouse et Lady Jaye celui de l’époux.

Une séquence du film montre une succession de photographies prises pendant la vie de Genesis. Sur aucun cliché on ne serait capable de dire si la personne que l’on voit est un homme ou une femme. Même très jeune, les cheveux coupés en brosse, légèrement barbu, son regard ou peut-être sa bouche pourraient être ceux d’une femme. Plus tard, ses longs cheveux tressés en dreadlocks et parsemés de perles en font une figure hybride qui se confirme sur les clichés plus récents où il est maquillé et teint en blond platine. Mais, alors qu’il est clairement dans le travestissement sur ces dernières images, c’est le masculin qui ressort sur les traits du visage, la mâchoire, les épaules, la carrure. Aucune photographie ne semble épuiser tout ce que Genesis à de féminin ou de masculin, et s’il joue tantôt à l’homme et tantôt à la femme, c’est bien parce qu’il ne considère être aucun des deux. « Ca, c’est moi. C’est un garçon. », dit Genesis, un portrait de lui enfant à la main. « Ca, c’est aussi moi. Et je ne sais absolument pas ce que je suis », poursuit-il d’une voix taquine.

Cette remarque prononcée avec une légèreté assumée suggère tout de même une sorte de faille, un vide. L’énergumène que nous voyons évoluer semble jouir de l’absence d’étiquette, de l’indétermination totale qu’il entretient autour de son identité. Mais une sorte de nostalgie s’élève pourtant du film, a fortiori après le récit de la mort de Jaye, foudroyée par une attaque. C’est peut-être le rapport entre le son et l’image qui révèle toute les incertitudes du personnage. La voix-off de Genesis qui accompagne tout le film n’appelle jamais son image, elle est, comme le définit Michel Chion, un acousmêtre, une voix sans corps. On entend parfois Genesis en son synchrone, mais seulement sur des images de concerts ou dans les images de la vie privée, qui relèvent du passé. Le commentaire fait au présent sur sa propre vie est fait depuis un espace uniquement sonore, il nous est donc impossible de donner une forme présente et réelle à ce corps mutant. La voix, qui pourrait aussi bien être celle d’une femme qui a longtemps fumé que celle d’un homme un peu enroué, plane sur le film sans parvenir à se fixer dans l’une des multiples apparences du corps, et laisse « Genesis » à jamais indéfini. Marge de liberté ou condamnation à l’errance hors de son enveloppe charnelle, c’est une question à poser. Genesis lui-même semble plutôt revendiquer que le corps n’est une masse de chair que l’on « quitte » au moment de sa mort. Mais, et c’est le grand mérite de ce documentaire qui ne cherche pas à figer ses personnages dans des portraits trop stricts, on voit bien que son rapport à l’image et à l’identité est trouble et équivoque. Car au fond, et c’est ce que signifie son aventure un peu folle avec Jaye, cet être qui ne voulait ressembler à personne, et qui nous criait « I refuse to be the same », désirait peut-être plus que tout ressembler à quelqu’un.

genesis

Enora Le Goff, Anna Etienne

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2 réponses à “The ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier, 2011

  1. Je me demande alors à la lecture de votre texte si n’est pas figurée en partie dans ce film l’équivoque situation du spectateur qui joue toujours aussi finalement à être « genré » ou « dégenré ». Qu’en pensez-vous ?

  2. Oui, on peut sans doute avancer que par le jeu de la projection mentale dans les corps qu’il voit, le spectateur peut investir l’ensemble des corps relais qu’on lui propose à l’écran. Il jouirait, dans ce film particulièrement, de la liberté de se projeter dans ce corps multiforme, se libérant ainsi mentalement des contraintes sociales qui l’enferment dans son genre. Présenter une vision aussi souple de la question, c’est probablement un moyen de permettre au spectateur de questionner sa propre perception du genre… Ce n’est plus un spectateur homme qu’on rend libre de s’identifier à un corps féminin ou l’inverse, mais tous les spectateurs à qui on permet d’explorer les nombreux possibles du genre.

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