Tôt le dimanche, de Mourat Mamedov (1987)

« Tôt, le dimanche… » Le carton titre place le contexte avant même que l’image apparaisse. Pas le temps de se reposer, dès les premières heures du jour, même le dimanche, les femmes ukrainiennes parcourent les bois enneigés. Elles avancent, la hache à la main. A peine ont-elles le temps de décider de l’endroit où se placer que les voilà déjà au travail.

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Dans un espace marqué par la verticalité immobile des troncs d’arbres, les corps féminins mettent en place une structure nouvelle : en unissant leur force, elles parviennent à faire basculer un arbre, à le fragmenter, à l’emporter avec elle dans leur sillage. La forêt inflexible semble pendant quelques instants céder devant la puissance de leurs corps vieillis. Dans cet espace froid et inerte, les mouvements des femmes et la couleur de leurs vêtements insufflent un élan de vie qui imprègne l’écran.

La caméra évolue avec légèreté autour d’elles, filmant leurs actions sous tous les angles, s’intégrant rapidement parmi les figures emmitouflées. La voix du cinéaste se fait entendre en off pour les questionner. En créant ce lien sonore, le cinéaste se positionne du côté des femmes, leur donne la parole. C’est un véritable dialogue qui s’instaure. Les femmes partagent et veulent faire entendre leurs opinions. La caméra filme une relation, celle qu’elles établissent avec nous aussi.

Ces femmes, ce sont les oubliées de la société soviétique. Nées au début du siècle, elles ont connu les évolutions du communisme. Elles parlent avec lucidité de leur jeunesse, de leurs espoirs déçus. « Quand on travaillait bien, on avait droit à un diplôme. Mais un diplôme, ça nourrit pas son homme ». Elles parlent également de leur âge, de la fatigue du quotidien et donc aussi de la mort. « Il nous reste plus longtemps à vivre ». »De la fougue on en a, mais plus de force ». « Parfois je n’ai pas peur mais parfois j’ai très peur de mourir. Je voudrais bien vivre encore un peu. » On a ici un cinéma qui filme la mort au travail, tout en immortalisant ces corps de femmes âgées, et surtout leurs sourires. Car au milieu de ces phrases terribles, de la constatation d’une situation difficile (« comme on vit maintenant, il vaudrait mieux pas vivre »), les rires et les plaisanteries fusent. Elles ont beau être âgées, ces femmes gardent toujours sourire et vigueur. Mamedov filme ainsi des visages vieillissants auxquels il laisse le temps de s’épanouir dans un sourire, leur visage devient à l’image un « visage-temps », notion par laquelle Jacques Aumont rappelle la théorie d’Epstein qui fait du cinéma bien plus qu’une simple machine à représenter le temps, une « machine à penser le temps » (Le visage au cinéma).

En très peu de temps (seize minutes), Mamedov redonne une place à ces femmes. À l’écran, il n’y a que des femmes. Des femmes qui assument un travail d’homme et qui affirment par là leur force. Le cinéaste s’intéresse à leur statut de travailleuse et rend hommage à leur féminité : une femme retire son châle et se recoiffe. L’amour, encore, densifie leur horizon : passé ou présent, elles en parlent, et c’est sur une chanson d’amour que le film se termine. Avec cette chanson, c’est la voix des femmes qui s’élève et se propage.

 

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L’injustice de la société soviétique est montrée du doigt. Les femmes expriment sans retenue leur déception : avant, elles pensaient que le monde allait être meilleur, mais maintenant « n’importe comment, il n’y a pas de justice non plus (…) seule la mort rend les gens égaux ». Avec beaucoup d’humour, elle s’exclame : « Nous disons merci à l’Etat de bien s’occuper de nous ». Comme pour souligner l’ironie de cette parole, celle-ci est prononcée en voix off, tandis qu’à l’image les femmes travaillent dur à couper un arbre. Ces femmes délaissées par le gouvernement demandent peu, juste un peu de reconnaissance pour le travail qu’elles ont fourni. « On parle moins du communisme, on parle de la Perestroika », « j’ai envie de croire mais je pense : vous mentez encore. »

Face à une société en changement radical, le gouvernement délaisse son peuple pour se concentrer sur les relations internationales et l’opposition majeure avec les Etats-Unis. Gromyko et Gorbatchev poursuivent la politique des kolkhozes et oublient rapidement les autres. D’ailleurs, les femmes l’ont très bien compris et l’une d’entre elles demande : « Quand est-ce qu’on aura un chef qui nous donnera un peu plus d’égalité ? ».

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« Tôt, le dimanche… » Le carton-titre revient à la fin comme pour souligner une dernière fois l’injustice de la situation et le courage de ces femmes. Il nous rappelle également la prise de position du cinéaste, celle de capturer une image du quotidien et de permettre à ces femmes de laisser une trace dans le monde, dans toute leur humanité.

Johanna Benoist, Cécile La Prairie, Manon Koken

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