Hélène et les grenouilles, de Sarah Balounaïck

Hélène et les grenouilles, c’est l’immersion dans l’intimité d’une personne que nous ne connaissons ni d’Eve, ni d’Adam. D’emblée nous pénétrons dans l’intériorité du personnage, nous sommes son ami, son copilote. Hélène nous est présentée à l’état brut, elle est d’une pureté déstabilisante. Nous entrons dans sa voiture, elle nous propose une cigarette. Mais qui est donc cette parfaite inconnue qu’on introduit avec une telle familiarité ? Elle est là, face à nous, et elle ôte peu à peu ce masque qui lui couvre le visage pour nous laisser entrer sans mot de passe dans son intimité. C’est ici qu’a lieu la découverte de l’être humain. D’abord confrontés à cette étrangère, nous découvrons à chaque plan une facette plus obscure, plus mystérieuse de la jeune femme et pourtant si proche de nous.
Elle bâtit chaque seconde l’authenticité de sa personne et nous, bercés par des fragments de vie, semblables aux vers d’un poème, nous nous immisçons dans ses pensées. C’est de plein fouet que nous recevons la personnalité d’Hélène, aucune présentation n’est faite, nous sommes très vite plongés dans sa conscience. C’est un film sous le signe de l’introspection, elle-même accentuée par la dissociation entre le corps et la voix. Nous voyons le personnage plein d’énergie, courir, rire, chanter et cet apparent bien-être contraste avec la voix-off qui expose les doutes et les angoisses de la jeune femme. Le personnage est en difficulté, comme elle le dit, elle est incomplète, elle se cherche. Et cette différence entre l’image et le son reflète le mal-être d’Hélène.
Par son authenticité, notamment lorsqu’elle improvise une chanson au sujet des grenouilles, elle se présente et extériorise librement ses ressentis. Le cadrage souvent tremblant, parfois hésitant, donne à ce portrait une intense sensibilité. Ce processus introspectif se déploie et devient par l’intermédiaire de l’individualité, un portrait de l’être humain et de ses inévitables interrogations. Qui je suis en fait ? Et puis à quoi je sers ? Cette tendance à partir en quête du bonheur ou du moins de son identité s’amplifie à travers l’émotion des plans, cette succession de couleurs, de mouvements, d’expressions faciales filmées avec une telle proximité qu’elles semblent transpercer l’écran et se transposer sur le visage du spectateur.


Cette littérature imagée que nous propose Sarah Balounaïck s’exerce grâce à l’association de plans diversifiés, aussi bien par leurs couleurs, leurs cadrages et les mouvements qui les composent. Les plans sont une matière brute, aussi purs que les mots d’un poème. Les séquences se répondent, les couleurs riment et l’émotion grandit. Le spectateur se confond avec le personnage, les regards s’entrechoquent et se croisent, Hélène se regarde à travers le prisme de la caméra. Souvent ses yeux sont mis en valeur, placés au centre de l’écran, parfois s’observant dans le rétroviseur de sa voiture, parfois fixés sur la route qu’elle suit, une route métaphore du chemin qu’elle veut suivre, de cette quête incessante du bien-être qu’elle évoque à travers son portrait. Nous nous demandons qui est qui. Le spectateur se retrouve dans une position tangente, est-il actif ou passif ? Est-ce lui qu’il observe à travers cette jeune femme ou est-ce elle qui l’observe de l’autre côté de l’écran ?

Cette introspection si personnelle se fait peu à peu universelle de par la promiscuité qui s’installe entre le corps filmé et celui du spectateur. L’image se dédouble, s’allonge et se divise. Elle est le reflet de la subjectivité d’Hélène et des alternatives qui émergent en son for intérieur. Le regard bienveillant de la réalisatrice aide à façonner l’identité du personnage malgré ses faiblesses, une ébauche fragmentaire d’une identité en construction.

Voir la bande-annonce : http://vimeo.com/41292529

Loreena Paulet

– Rencontres du film documentaire de Mellionnec –

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