Racine, le déchaînement des passions, de Catherine Maximoff

Voilà un documentaire qui met à mal notre conception d’un réel « fabriqué » pour le film, notion qui fut au centre des débats du week-end. Dans ce film, Catherine Maximoff filme les répétitions d’une troupe d’apprentis comédiens, qui, lors d’un stage de cinq semaines avec la metteur en scène Anne Delbé, montent Andromaque de Racine.

Certes, la caméra est toujours là, qui retaille dans le réel pour en extraire des images. Par ailleurs, la réalité du théâtre telle que nous la connaissons n’existe plus. Nous percevons le théâtre de l’intérieur, grâce à un grand nombre de gros plans qui nous donnent accès à une proximité inconnue avec l’acteur de théâtre,  à nous qui, depuis notre strapontin inconfortable, ne voyons jamais l’acteur que de loin, de biais, caché par le décor ou le spectateur assis devant nous. Le montage aussi fait toujours son travail, en sélectionnant les images que l’on garde, ou en créant une fausse continuité temporelle. Par exemple, alors que Catherine Maximoff a expliqué avoir tourné les première, troisième et dernière semaines de répétitions seulement, nous avons l’impression de suivre une évolution linéaire du travail de la troupe. De plus, ce qu’on nous montre est bien une histoire, avec un début et une fin : entre les premières répétitions timides, les doutes de mi-parcours et l’apothéose finale de la représentation, il y a bien du chemin parcouru, et le film en témoigne en montant sans arrêt en intensité dramatique.

En un mot, il ne s’agit pas de nier la part de mise en scène incontournable dans le cinéma documentaire. Mais là où elle saute parfois aux yeux, elle est ici réduite à son minimum. La matière première du documentaire, ce sont les corps des jeunes acteurs. Lors des séances de travail, les corps se déplacent, tombent, courent, s’enlacent, se frappent. Le but d’Anne Delbé est de faire vivre les mots de Racine, mais nous nous rendons vite compte qu’ils ne prennent vie dans la bouche des comédiens qu’à partir du moment où leur corps tout entier est impliqué dans le texte qu’ils jouent.

Capture3

Aucune voix-off explicative n’accompagne les images, comme si elles parlaient d’elles-mêmes. Toute la tension qui nous est communiquée lors de répétitions difficiles vient de ce qui se passe à l’image, ou des indications données par la metteuse en scène. Larmes, sueur, cris, tout cela émane de la réalité de manière imprévue. Le réel semble plus que jamais exister par lui-même, avec une intervention minimale des moyens cinématographiques. On sent chez Catherine Maximoff la volonté de ne pas peser sur le réel, de ne pas le trahir. Par exemple, elle dit avoir délibérément filmé uniquement les moments de travail, pour laisser souffler les jeunes acteurs, les libérer des contraintes de la caméra. C’est principalement la chorégraphie des corps au travail qui véhicule l’intensité et l’émotion.

Certes, il ne suffit pas de capter, d’enregistrer passivement la danse des corps et des mots, il faut encore l’ordonner, lui donner une cohérence, recréer un fil conducteur pour le spectateur. Mais dans ce film charnel, passionnel, électrique, la frontalité du réel ne cesse de nous sauter aux yeux.

 

 

Anna Etienne

-Rencontres du film documentaire de Mellionnec-

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