Au pays des merveilles

AUPAYSDESMERVEILLES

AU PAYS DES MERVEILLES

Un documentaire de Sarah Franco-Ferrer

Le film : http://latelelibre.fr/libre-posts/doc-au-pays-des-merveilles/

De quel pays nous parle Sarah Franco-Ferrer, dans son film au titre si ironique ? Un pays lointain où l’on manque de tout ? Quel est ce pays où les enfants disent ne plus pouvoir rêver, ne pas savoir où ils logeront le mois prochain ? La cinéaste ne semble pas avoir été chercher très loin ces paroles d’enfants qu’elle nous propose. En France, le wonderland des enfants n’est pas toujours un pays de merveilles mais parfois un wonder-land, pays d’interrogations, de doutes, et d’inquiétudes. C’est en interrogeant des enfants qui vivent dans la précarité que la documentariste nous propose de découvrir ce pays où, si les mères veillent, elles sont parfois un peu trop absentes, ou démunies, impuissantes face à la pauvreté. Ce pays où les pères veulent que leur fils soit un homme, boivent un peu trop, sont partis, ou tout simplement essayent de transmettre leurs valeurs. Ce pays, nous le connaissons ou croyons le connaître, et pourtant, ce film fonctionne comme une redécouverte d’un monde, au travers du prisme de l’enfance. Si la vérité sort de la bouche des enfants, elle peut être capturée par la caméra.

La documentariste, néanmoins, ne se contente pas de nous livrer les propos parfois terrifiants, parfois drôles, parfois confus, de ces enfants qui, pour une fois, ont la parole. Elle choisit d’y apporter un réseau de symboles qui, par le montage, se font écho. Entre deux plans d’interviews viennent se glisser des chevaux galopant au ralenti, ou des loups, des poissons et des méduses… Ces animaux qui n’appartient pas à la trame narrative sont autant d’éléments de ce monde que l’enfant Maxime trouve si beau, pendant que d’autres craignent qu’il ne s’effondre. Ces plans de coupe nous invitent à réfléchir le monde, ils fonctionnent comme des métaphores, des images qui complètent le discours afin de le rendre non seulement politique mais aussi poétique. En effet, ils portent la charge esthétique que l’auteure n’a pas voulu faire porter aux interviews qui semblent selon elle devoir rester aussi brut que possible. Aussi, ces plans –symboles ressemblent à des images mentales, bleues, vertes, qui souvent se superposent et s’enchevêtrent. La cinéaste suggère, insuffle des idées au spectateur sans avoir l’air de vouloir le forcer à des conjectures. Elle lui laisse le pouvoir d’appréhender ces images comme il le souhaite, d’y trouver un écho aux mots des enfants ou de les recevoir comme des propositions plastiques, comme un souffle, une pause au milieu de ces successions de phrases et de visages. Cependant, les occurrences du plan habité par la frénésie des pieds chaussés de claquettes qui martèlent le sol, appuient des phrases qui font mal, telles que « A tous les pères je voudrais dire : affrontez la réalité », ou encore « quand on claque les portes les murs se fissurent », comme si ce son presque saturé enfonçait, tel un marteau, dans l’esprit du spectateur, ces phrases qui ont alors le temps de résonner.

D’ailleurs, le travail du son appelle une analyse à la fois parallèle aux images et autonome. En effet, les sons off ajoutent un autre champ sémantique, encore une fois proposé au spectateur, non comme des significations univoques mais plutôt comme une traduction sonore des émotions ressenties par la documentariste. C’est ainsi que des percussions s’invitent par-dessus des images d’un jeu vidéo de robots combattants et viennent déborder sur la parole protectrice et quelque peu moraliste du père du garçon qui veut devenir militaire. Ces sons qui ressemblent à des battements de cœur remplacent ailleurs le son qui devrait être celui de boxers donnant toute leur énergie à frapper contre un punching-ball. La cinéaste comble le silence comme elle donne une voix à ceux qu’on qui en sont privés. Un chant (Indou, puis Oriental dans la bande originale du film) occupe une grande partie de la bande-son, tantôt plaintif, tantôt sonnant comme un appel à l’aide. D’autres fois, quelques notes de guitare apaisent et rappellent que si ces enfants sont immergés à leur insu dans un monde d’adultes sans cesse inquiétés par les factures et le chômage, ils ont aussi besoin de se sentir protégés par un environnement rassurant.

Aussi, la famille semble être pour tous un point de repère, « la vraie richesse » comme le dit une petite fille, « c’est quand on a une famille et qu’on s’aime ». Le film montre la famille dans sa complexité : rassurante, mais parfois déconstruite, ou pesante. La fratrie des cinq enfants est souvent filmée dans un même plan, les petits corps occupant alors tout le cadre, débordant presque, à l’image de leur appartement beaucoup trop petit pour les laisser respirer. Une des mères, Dom, semble être un soutien pour ses trois enfants qui se confient à elle, et pourtant, parfois, elle n’est pas là, laissant le grand frère Matthew s’occuper de ses sœurs. Dans cette famille, le père est absent, et a laissé une image si négative que le garçon pense que « les hommes, plus ça grandit, plus ça devient con ». Un autre conseille à son grand-frère d’arrêter de vendre de la beuh et de revenir à la maison, de « passer du temps avec maman plutôt que casser sa voiture ». Les adultes sont montrés à la fois comme des figures de références, comme la maman noire qui, au fond du plan, pose un regard protecteur sur sa petite fille au premier plan; mais aussi comme des figures pesantes, comme celle du père qui répond aux questions de la documentariste à la place de son fils, lui impose sa vision des choses, les mouvements de son corps obligeant la caméra à le suivre lui, se détournant du petit garçon. Le plus âgé des enfants interrogés explique le poids que représente son père qui veut faire de lui un militaire, parce qu’il pense qu’il n’y a pas d’emploi plus stable. Etouffé par sa famille, ce garçon prend sa revanche dans un plan en forte contre-plongée qui, cette fois, lui laisse prendre le dessus.

En choisissant de donner la parole à ceux qu’on n’écoute pas, qui se sentent dominés par les adultes (« ils veulent qu’on les aide mais eux ils sont pas obligés de nous aider »), Sarah Franco-Ferrer fait de son film un véritable manifeste politique. Son projet documentaire n’est pas de « capter le réel » pour en faire quelque chose, elle filme pour montrer ce qu’elle considère devoir être montré, pour dénoncer ce qui doit l’être. Aussi, ce documentaire est une invitation à réagir, tout comme cette intervention d’une jeune fille de douze ans à l’ONU en 1992, dont les images parcourent le film. Si celui-ci, comme je le disais plus haut, propose, sans imposer, des métaphores par le biais de plans de coupe et de la bande son, il est néanmoins tout entier construit comme une argumentation dont les preuves seraient les paroles des enfants. La voix, out, de la documentariste fait sentir cette volonté d’amener les enfants à dire ce qui doit être dit. A la manière de Jean-Luc Godard dans son documentaire France tour détour, ce sont surtout les questions qui conduisent le propos (« Vous trouvez que les adultes laissent les enfants de plus en plus seuls ? »). Et si Godard ajoute un VERITE en majuscules bleues sur les images, Sarah-Franco Ferrer semble n’en avoir pas besoin, les réponses se suffisent à elles-mêmes. Parfois, son rôle est endossé par les enfants eux-mêmes, comme lorsque Matthew dit à sa sœur « Et toi tu en penses quoi ? On t’entend pas beaucoup ! », tout en décidant de sortir du cadre pour lui laisser la place, ou lorsqu’un autre petit garçon regarde la caméra et demande  « Et vous en pensez quoi des clochards ? ». L’auteure n’a pas besoin d’élaborer une mise en scène, les enfants s’en chargent, comme lorsque la fratrie de cinq élabore une reconstitution de leur expulsion, allant même jusqu’à jouer l’huissier, cet homme qui « fait juste son boulot » même si «c’est pas bien, c’est méchant ». De la même manière, peu à peu les revendications politiques de la réalisatrice deviennent celles des enfants eux-mêmes, ils proposent de « donner des conseils » à ceux qui nous gouvernent, de trouver des solutions par la discussion.

Et si les enfants avaient plus de leçons à donner aux adultes que l’inverse ? C’est la question que semble poser Au pays des merveilles, qui évite le piège du misérabilisme en laissant la place à la sincérité des enfants, dont l’innocence intacte et l’insouciance heurtée par la pauvreté transpercent l’écran.

Ariane Papillon

Questions à Sarah Franco-Ferrer :

Le produit final ressemble-t-il à ce que vous désiriez produire ?

Oui, mais je ne trouve jamais mon travail assez bien. Je suis une perfectionniste, donc, je peux mieux faire. C’est la responsabilité que je m’impose à chaque nouveau film. « Work in progress », être toujours en devenir du plus pertinentdu plus beau possible ou du plus intense, faire apparaître l’émotion la plus juste en accord avec le propos… C’est une quête pour moi. Je m’y attelle avec acharnement. Avoir l’acuité de la responsabilité, des efforts que je dois entreprendre afin d’être au plus près des êtres, des mots, des images qu’abritent mes films. Et si je n’y arrive pas, cet impossible me fait poursuivre cette recherche. C’est bien, j’ai encore du travail pour un moment !

Ou y a-t-il eu un changement de cap, un basculement dans le projet ?

La présence du père de Maxime.

Son fils n’arrivait pas à parler et son père tournait autour de la table. Cette ronde qu’il offrait avec sa puissance paternelle, dégageait une énergie magnétique comme s’il voulait dans ce silence intense, encourager son fils à PARLER. Puis il lui a lancé quelques mots pour l’aider. J’ai senti que quelque chose se passait entre eux pour la première fois, j’ai donc invité le père à venir parler avec son fils.

Cet échange s’est produit pour la première fois entre eux. J’ai appris par la suite que les psychologues et les assistantes sociales qui les suivent, étaient persuadés que le père ne parlait jamais à son fils, qu’il n’avait rien à lui dire. Il faut écouter l’écoute de Maxime envers son père, les silences, les regards, surtout lorsqu’il découvre un père antimilitariste dont le fils ainé vétéran, a combattu lors des guerres les plus dures de ces décennies. Cet enfant fasciné par les armes, comprends quelque chose pour la première fois ; l‘humanisme de son père et l’importance qu’il lui accorde en lui offrant une parole forte à la mesure de l’amour qu’il lui porte.

Quelle est pour vous l’importance de ces images déconnectées de la narration (le jeux vidéo, les animaux, les plans dans le métro, dans la rue…) ?

Vous en parlez très bien dans votre article.

Transgresser les règles factuelles du documentaire… Encore une fois, inventer un langage cinématographique en échos à leurs paroles… C’est aussi, mettre du beau au côté de ces enfants en quête d’un idéal dont ils sont privés du fait de leur situation sociale, économique. C’est aussi s’inscrire en continuité avec leurs alertes sur le comportement des adultes qui, à leurs yeux, ne respectent pas les fondamentaux essentiels à la Vie. C’est accompagner leurs paroles qui obligent à réfléchir sur la question de responsabilité face aux effets dévastateurs de pouvoirs économiques. L’Homme ne peut se désolidariser de la Nature, des êtres vivants qui la peuplent, des Hommes, sinon, il court à sa perte.

Pour vous, un documentaire « politique » doit-il être porté par un regard plasticien, des effets d’esthétisme ? Quelle est la corrélation entre ce fond et cette forme ? Y a-t-il une primauté de l’une sur l’autre ?

Chaque réalisateur fait comme il veut. La règle, c’est la force du propos et de sa restitution cinématographique. C’est un engagement essentiel que de s’imposer cette responsabilité et je m’efforce de l’appliquer à travers mes films. L’engagement, dès lors qu’il est authentique, intense, déconnecté de formes imposées désincarnées, devient politique. Considérer l’autre, dans ses rêves, dans son devenir… se confronter à l’événement, non de façon passive, facile… et le transcender… Ouvrir des champs de visions, de compréhensions du monde et des êtres par la création, devient politique. Considérer la vie, l’être humain est un acte politique, et le faire par le cinéma est essentiel pour moi.

Vous semblez vouloir attaquer des problèmes de société frontalement (cela ressort d’ailleurs de votre biofilmographie). N’avez-vous pas peur que votre film soit qualifié de « film coup de poing » ou « film-choc » ? Où fixez-vous vos limites ?

Je ne me fixe aucune limite, au contraire je les transgresse. Sauf en ce qui concerne celle de manquer de respect aux personnes qui m’accordent leur confiance. D’autre part, j’aime le frontal, c’est une façon d’être sincère avec soi et les autres, faire un pied de nez à l’hypocrisie, aux contournements douteux, c’est aussi une prise de risque. Quant à avoir peur de qualifications comme : « film coup de poing » ou « film choc » comme cela a été dit par des journalistes pour certains de mes films, c’est très flatteur, cela veut dire qu’ils marquent les esprits. Ce qui n’a rien à voir avec de la violence, mais avec l’impact, la force, la sonorité du monde, des mondes, qui transparaissent dans mes films.

Je suis radicalement opposée au consensuel, au mou.

Avez-vous ce que j’appellerais une « éthique de la relation filmant/filmé » ? J’entends par là une méthode (établir une relation d’abord, sans la caméra; ou la laisser se créer en filmant; ou encore maintenir une distance prudente pour ne pas créer de sentimentalisme; ou totalement autre chose) ?

 La vie, la vie c’est tout. Ce qu’elle nous offre de prévisible ou non. Je sens les gens, les choses. J’ai pour principe de toujours avoir ma caméra avec moi. Etre attentive à l’imprévisible, à la relation qui se trame. D’ailleurs pour le film AU PAYS DES MERVEILLES, la plupart des journées de repérages sont devenues des journées de tournages. C’est aussi parce que j’arrive très vite à créer une relation de confiance avec les personnes. Ce qui n’exclue pas le travail en amont de rencontres, d’explication du projet aux personnes ou responsables que je sollicite pour mes films. Pour des personnalités, comme dans mon film HELP ou VISIBILITE, c’était différent, il fallait que j’établisse un rapport de confiance par téléphone, et après je venais les filmer.

Votre montage est-il guidé par un souci de restitution sincère de ce que SONT les enfants (leur personnalité, leur particularité), ou plutôt par la couleur politique et argumentative que vous lui donnez ? (Je n’insinue pas ici que l’un vaut mieux que l’autre !)

Il ne faut pas oublier que les mots des enfants qui s’expriment dans ce film, sont politiques. De fait, le film devient politique. Pour répondre à votre question de façon plus vaste, il est guidé par l’intégrité et le respect de la parole des enfants, donc par l’intégrité que doit dégager le film. Mais aussi par la passion de ce métier et l’engament qu’il fait battre en moi. Et, comme pour tous mes films, par ma curiosité, mon acuité affamée du monde, des êtres, de ce qu’ils recèlent de bon ou de mauvais, de beau ou de laid. Ne pas mourir idiote, être vigilante sur ce qui peut nous faire sombrer ou voler, nous tirer vers le bas ou le Haut. Toujours respecter les personnes et la force de leur propos. Par ces rencontres, j’essaye de développer, de créer un propos fort à travers un langage cinématographique.

(Propos recueillis par Ariane Papillon)

Le film AU PAYS DES MERVEILLES sera en ligne sur http://latelelibre.fr/ à partir du 18 décembre.

Help ou Visibilité, documentaire de S. Franco-Ferrer (2011) : http://latelelibre.fr/libre-posts/doc-help-ou-visibilite/

Merci à Sarah Franco-Ferrer pour ses réponses et ses encouragements.

 

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Une réponse à “Au pays des merveilles

  1. Enfin la parole aux enfants … l’avenir de l’homme ce n’est pas la femme c’est l’enfant …merci à la réalisatrice …

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