Au bonheur des maths, de Raymond Depardon

Ce court métrage de Raymond Depardon et Claudine Nougaret donne la parole à neuf mathématiciens d’âges et de nationalités différentes. La variété des personnages frappe quand apparaissent successivement, deux jeunes hispaniques, un homme et une femme, Carolina Canales González et Giancarlo Lucchini, une française âgée, Nicole El Karoui, un anglais d’âge moyen, Don Zagier, un jeune mathématicien français bien connu pour sa médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel en mathématique) et son excentricité, Cédric Villani, puis les mathématiciens plus âgés, les « anciens », un Russe, Misha Gromov, un français, Alain Connes, un anglais, Sir Micheal Atiyah et enfin un autre français, Jean-Pierre Bourguignon. Chacun leur tour et pourtant d’une seule voix, ils partagent leur passion commune pour les mathématiques avec un plaisir communicatif, armés de leur seule parole et de leur force de conviction, que le film semble vouloir se charger de transmettre aux spectateurs.

Le message de ce court métrage pourrait être « Les mathématiques sont un langage universel et transgénérationnel » à l’instar de la musique. En ce sens, ce court métrage, le dernier des cinq diffusés lors de l’avant première de la Rétrospective Depardon à la Cinémathèque Française, fait écho au second, 10 minutes de silence pour John Lennon, dans lequel la ségrégation propre à la ville de New York est abolie : une foule de fans sans distinction d’âge ou de nationalité, réunis dans le silence par la musique, dans la communion, portent le même deuil, partagent la même douleur, pleurent la même personne, un musicien qui prônait la tolérance, la paix, l’amour, la fraternité. Mais malgré le fait que ce soit l’un des deux seuls courts métrages sur les cinq à être en couleur (eighties oblige), ce qui se dégage de ce court métrage c’est la mélancolie (renforcée par les feuilles mortes, seuls mouvement et son du court métrage), la douleur, le deuil, la nostalgie, tandis que dans Au Bonheur des Maths, comme son nom l’indique, ce qui domine c’est la bonheur, la vie, les mathématiques sont bien vivants, eux, et vivent à travers eux, ces portes paroles, même s’il ne manquera pas d’éveiller, de susciter la nostalgie des anciens matheux, et ce malgré l’usage du noir et blanc – peut-être pour rappeler le tableau noir et la craie blanche évoqués par Cedric Villani dont l’extravagance, qui contraste avec la science, ne manquera pas de faire rire – comme une fenêtre sur le monde des mathématiques.

L’absence de couleur et les plans rapprochés, intimistes, empêchent quoique ce soit de détourner notre attention, de parasiter leur parole. Seules les transitions entre chaque intervenant pour annoncer leur nom sont en couleur, elles contrastent avec le noir et blanc du court métrage. Ce parallèle avec la musique n’est pas anodin puisque l’un des intervenants va surprendre en affirmant que les mathématiques, qui sont pour beaucoup, pour l’opinion commune, la doxa, une branche de la logique, sont au contraire créatifs voire artistiques non pas tant dans l’invention mais par leur façon de découvrir la vérité. Il va jusqu’à dire que les mathématiciens auraient un style reconnaissable dans leurs propriétés.

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Chacun est venu aux mathématiques d’une façon différente : la première, Carolina Canales González, par une sorte de révélation divine, le second, Giancarlo Lucchini, par le plaisir, non pas d’apprendre mais de comprendre et de faire comprendre, pour cette étincelle qui illumine l’esprit et qui donne la sensation d’avoir découvert un pan de la vérité, cette même étincelle qu’on voit briller dans tous les regards des personnages, la troisième, Nicole El Karoui, non pas par hasard, mais par le hasard qui s’explique mathématiquement, le quatrième, Don Zagier, s’émerveille des ramifications insoupçonnées que peut avoir la plus simple des propriétés axiomatiques… Enfin, le dernier, Jean-Pierre Bourguignon, est venu aux mathématiques par l’intermédiaire d’un professeur de mathématiques qu’il appel un « passeur » et veut se faire passeur à son tour pour les nouvelles générations, les générations futures et les spectateurs.

Ainsi, la boucle est bouclée puisque les deux premiers intervenants, les deux jeunes espagnoles, appartiennent à cette nouvelle génération. Ce plaisir, cet enthousiasme communicatif ne manquera pas de faire vibrer une corde sensible chez le spectateur, tout le monde ayant fait des mathématiques et tout le monde, je l’espère, ayant ressenti cette même sensation de plénitude, ce plaisir furtif, fugace, cette autosatisfaction à la résolution d’un problème « Eurêka, j’ai trouvé ! » même chez les littéraires, voire  surtout chez les littéraires pour qui les mathématiques sont le souvenir, la nostalgie d’un temps jadis aujourd’hui révolu. Et pour ceux que l’abstraction des mathématiques peut rebuter, ils se trouvent ici incarnés et ce regard nouveau, original, à l’encontre des idées reçues, ne manquera pas, sinon de les convaincre, du moins de leur faire reconsidérer leur point de vue sur la question.

Samuel Grimonprez

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