A CIEL OUVERT, DE MARIANA OTERO

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LE JEU ET L’ECOUTE

Dans son très beau documentaire A Ciel Ouvert sorti en salles le 8 Janvier 2014, Mariana Otero organise une rencontre entre le cinéma et la vie qui prend la forme d’un documentaire très attentif, curieux, sensible et sensitif. On pourrait le qualifier de documentaire à la fois perceptif et actif, tant il semble répondre par l’affirmative aux questions A-t-on surpris le réel ? et dévoile-t-il des mécanismes insoupçonnés ?

            Ce réel, c’est celui du Courtil, Institut Médico Pédagogique Notre-Dame de la Sagesse situé à la frontière franco-belge. Il s’agit d’un lieu d’accueil, de prise en charge et d’analyse d’enfants en difficultés sociales et psychiques, dans lequel la cinéaste s’est rendue pendant trois mois. Cette présence inhabituelle, celle de la caméra, provoque la réaction des enfants, pour qui la participation à la prise de vue est souvent l’occasion d’une nouvelle présentation de soi, d’une hésitation ou au contraire d’une participation très volontaire.

Depuis les regards furtifs des travailleurs sortant de l’usine Lumière à Lyon, un doute légitime plane sur la neutralité et l’innocence de la caméra placé dans un milieu où s’exerce une activité humaine. La logique de ce film, c’est, dans la ligne pédagogique et médicale tracée par les analystes du Courtil, de jouer sur les réactions forcément induites par la présence de la caméra. On trouve dans le programme du Courtil cette phrase révélant la visée de l’Institut, qui est aussi, avec des moyens différents, celle de la cinéaste : « L’accompagnement clinique au Courtil se veut pragmatique : il met entre parenthèses les savoirs établis et le sens commun pour laisser place à la surprise et au bricolage que l’enfant invente afin d’ajuster style de vie et lien social. » La caméra, dans A Ciel Ouvert, est un objet de surprise et de bricolage protéiforme que les enfants de l’Institut exploitent dans à peu près toutes ses possibilités : machine intruse, qu’il s’agit d’explorer mais surtout de rencontrer (dès le début du film, les visages se pressent contre l’objectif) ; objet de désir, lorsque les enfants projettent de tourner eux-même des films ; masque à peine opaque devant l’individu qui la manipule, quand on s’adresse à « Mariana » en se tournant vers l’objectif.

A Ciel Ouvert est l’histoire d’une immersion qui se veut aussi profonde que possible, qui cherche la réaction, l’interaction, le jeu, aussi, avec ceux qu’elle vient voir. On ne peut concevoir de documentaire sans trame discursive préalable aux images, pourtant, l’un des traits caractéristiques de ce film, c’est de chercher à approcher et à comprendre de multiples scenarii déjà à l’oeuvre. L’ensemble des attitudes singulières des enfants naissent d’une rencontre singulière entre le moi et le langage : il s’agit, pour la cinéaste comme pour les analystes, de reconstituer l’identité et la cohérence des êtres derrière la détresse ou le désordre des actes et de l’expression. En cela, Mariana Otero s’approche au plus près de multitudes de fictions plus ou moins explicites – parfois si proches d’un comportement supposément « naturel » qu’il est difficile de les déceler.

La lisibilité de certaines fictions ne saurait être une fin en soi : l’un des enfants, qui conçoit et réalise une bande dessinée, présente ouvertement son travail à chacun, son histoire inventée, son organisation du discours telle qu’il l’a lui-même pensée. Pourtant, ce dévoilement explicite se double d’une vigilance accrue de la cinéaste pour les autres formes du discours, parfois fugitives, de ce jeune homme : on va même jusqu’à écouter aux portes lorsqu’il se confie seul à seul à une membre de l’équipe du Courtil, dans sa chambre : la parole est reine, la caméra va jusqu’à se débarrasser temporairement de sa capacité à saisir le visuel pour entendre le discours. Ce plan fixe d’« espionnage analytique » dévoile simplement l’entrebâillement d’une porte, se focalisant sur le son et sur les voix. Parfois, le réel est sonore, il faut savoir l’entendre – c’est aussi ce que nous dit Mariana Otero, qui, de façon inattendue et inespérée, pense sa caméra comme un outil de perception au sens large, qui peut enjoindre le spectateur à fermer les yeux pour mieux écouter ce que le réel produit d’acoustique et de signifiant

Cette vigilance sonore, c’est l’un des points forts du film, qui ne se détourne pas du vacarme apparemment gratuit de certains moments. Lors d’une scène de repas notamment, les enfants s’époumonent sans raison évidente. Plutôt que de réduire cette séquence au montage pour le confort sonore des spectateurs, la cinéaste la laisse se poursuivre sur un temps long qui finit par forcer l’interrogation. La parole des intervenants et analystes exerce ensuite un retour sur cet épisode, qui est compris comme un moment d’échange presque extatique entre les enfants. Ce qu’on trouvait décousu, primal ou chaotique est en fait une forme de communication jubilatoire propre aux enfants. On retrouve ici l’idée de « surprise », programmatique au Courtil, qui se développe dans ses formes les plus spontanées, les plus signifiantes aussi, peut-être. En cela, la présence attentive de la cinéaste et ses choix de montage font sens, participent de l’analyse d’une manière dont seuls l’enregistrement et la forme filmiques pouvaient rendre compte. Le cinéma documentaire manié dans A Ciel Ouvert, c’est celui qui permet d’aborder l’activité et le foisonnement du réel avec un œil et une oreille sensibles à l’expression la plus dense et la plus débridée.

Cette sensibilité à l’oeuvre fait sens sans être intrusive : l’observation intègre et affutée de Mariana Otero ne se contente pas d’enregistrer, elle se mue en élément fondamental de compréhension, notamment par le biais de l’écoute. Cette compréhension se construit aussi, ensuite, par le montage : les images sont associées, accolées pour retrouver le sens éclaté parmi les différents plans et moments de la prise de vue.

Vient un moment où la caméra cesse d’être le dernier venu à l’Institut : des enfants viennent découvrir le Courtil, pour en devenir des pensionnaires potentiels. On mesure alors le rapprochement entre la caméra et la communauté du Courtil qui s’est opéré depuis le début du film : lorsque de nouveaux arrivants se présentent, Mariana Otero filme les pensionnaires originaux qui réagissent (ou non) à ces présences nouvelles presque autant qu’elle filme l’arrivée de ces nouveaux arrivants. Le sujet du film change tout autant que la perspective adoptée par la cinéaste : en maintenant le regard sur les occupants de l’Institut que l’on connaît depuis le début du film et sur leurs attitudes, Otero semble continuer son travail d’observation orchestré par un regard fondamentalement extérieur au groupe.

En déplaçant l’attention sur les nouveaux venus, la cinéaste se place implicitement (inconsciemment ? affectivement ?) au côté des habitants du Courtil (patients et analystes), accueillant de nouveaux pensionnaires qui sont aussi de nouveaux voisins avec qui s’effectue le partage du quotidien. Plutôt que de choisir et de s’impliquer dans une observation de plus en plus serrée, la cinéaste élargit au contraire le spectre de sa perception et de son interaction : la fin du film est élastique, opérant des écarts bienvenus entre différents cadres : ateliers, terrains de jeu, rencontre avec d’autres professionnels, échanges individuels, travail manuel en extérieur, cuisine.

La trajectoire du film, révélée par les dernières séquences, constitue une figure en tout point opposée à la boucle. La caméra finit par accompagner quelques enfants à l’extérieur, lorsque l’été est venu. Le long d’un canal, certains jouent avec le risque de tomber à l’eau. Ces quelques plans de balade hors des bâtiments du Courtil constituent une sorte d’apaisement, qui prend la forme d’une marche, d’un dépassement de l’étrangeté de soi à soi. La présence consciente et partagée de la prise de vue parmi les enfants n’y est sûrement pas pour rien, et ce travail au long cours se ferme sur deux hypothèses :

• Le cinéma documentaire doit permettre à ceux qu’il capte de se révéler, c’est-à-dire de choisir et d’organiser leur image – de créer du mensonge s’il le faut, tant que le visage s’organise derrière le masque.

• Le discours résultant d’une immersion filmique peut-être plus complexe et plus riche que celui que produit un documentaire pré-écrit de façon trop rigide. Le cinéma, art de la perception sensible, peut se faire moyen d’écoute, de décodage et de compréhension des formes d’expression les moins évidentes – il faut être à l’écoute du réel pour mieux le faire surgir.

Rémi Lauvin

Mariana Otero, A Ciel Ouvert (Belgique, France, 1h40)

Sorti le 8 Janvier 2014

Site du Courtil : http://courtil-imp.blogspot.fr/

Site du film : http://www.acielouvert-lefilm.com/p/le-film_17.html

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