Estamira, de Marcos Prado

Estamira

Marcos Prado nous propose à travers ce documentaire un portrait sensible, vacillant entre la couleur et le noir et blanc, d’Estamira, une femme brésilienne de 63 ans qui vit depuis plus de vingt ans sur la décharge de Jardim Gramacho à Rio. Elle souffre de schizophrénie et suit un traitement psychiatrique. Dans un décor monochrome, nous errons aux côtés d’Estamira semblant chercher un chemin qui se dessinera tout au long du film pour lui laisser, à la fin, un espace où elle fera face à l’immensité du monde, et à cette vérité absolue qu’elle tente d’atteindre à chaque instant. Le spectateur entre dès les premières minutes du film dans un rapport d’intimité avec le personnage qui se dévoile à la caméra, sans aucune appréhension, dans une honnêteté parfois déstabilisante. Le  personnage d’Estamira entretient une parole constante dans le film, les passages où elle ne parle pas sont très rares et lorsqu’ils adviennent, le discours est laissé à un membre de sa famille. La prédominance d’Estamira dans le dialogue rejaillit au moment où elle tente d’expliquer quelque chose mais que l’un de ses amis lui coupe la parole ; elle considère être l’unique propriétaire légitime du discours dans ce film qui porte son nom. Son personnage se construit avec cette parole continue,  et le spectateur, face à cette incroyable présence scénique, ne peut que s’effacer et laisser les mots d’Estamira imprégner l’écran, la salle, et du même coup sa propre conscience spectatrice. Souvent, nous cherchons le sens de ses phrases, jusqu’à ce que nous nous rendions compte que peu importe la signification, la simple façon qu’a Estamira d’utiliser les mots nous prouve que parfois, il faut laisser échapper le sens et recevoir les choses telles qu’elles viennent. La présence du cadreur se fait peu ressentir, elle occupe le cadre si intensément que le spectateur n’a d’yeux que pour elle : il veut comprendre ce personnage, à la fois mystérieux et fustigé par un passé obscur. Certaines tensions s’établissent au sein du film, entre la voix douce d’Estamira qui soudainement se métamorphose en un cri agressif, entre les corps humains, fragiles, et l’immensité de la décharge.  Plus le film avance, plus on en apprend sur Estamira, son visage si expressif est continuellement mis en valeur par la caméra, qui le scrute,  cherche à le comprendre, à le sonder. C’est un visage marqué par les rides, des rides qui signifient sa vie passée, les raisons pour lesquelles elle se retrouve là, dans cette décharge infinie, à récupérer les choses jetées.  Le film dans son ensemble est porté par des musiques qui reflètent une certaine nostalgie, celle d’une vie meilleure qu’Estamira n’a jamais vraiment eu, puis vient ce moment de grâce cinématographique où Estamira se plonge dans le brouhaha de sa cuisine, où sa famille discute. Elle s’avance, elle chante, puis plus rien. Le silence se fait. La salle de cinéma retient son souffle, nous sommes face au silence d’Estamira, un mutisme inédit qui se présente comme le contre point de sa parole intarissable. Celui-ci est parfaitement pur, il contient tout le sens en lui, celui qu’on cherche depuis le début. Nous ne devons pas tenter de comprendre Estamira, puisque nous sommes conscients du fait que nous n’y parviendrons pas. Cette femme est un mystère qui se dévoile, qui se raconte pendant ces deux heures, mais qui laisse un goût d’inachevé tant elle est fascinante. Ce n’est pas pour rien que Marcos Prado a choisi un titre éponyme, il nous raconte au fil du film, qu’Estamira est une totalité, un être qui regorge de peurs, de hantises, d’un amour trop dissimulé, de folie, d’humour et d’éloquence. La question n’est pas de savoir comment filmer la schizophrénie, mais plutôt de savoir comment filmer l’être humain durant son errance existentielle. Marcos Prado laisse transparaître, sous ses airs de prophétesse, la douceur et la douleur qui habitent Estamira, par l’intermédiaire de plans serrés sur le personnage ou encore de plans larges qui nous montrent Estamira errant dans la décharge ou dans sa propre maison. Elle n’est pas un personnage en perdition, elle apparaît davantage comme un personnage guide. Cette folie qu’elle incarne n’est autre qu’une puissante lucidité. A travers sa schizophrénie, Estamira tente de faire comprendre à l’homme qu’il n’est rien de mieux que d’être conscient du bien et du mal, de savoir différencier les escrocs des personnes honnêtes. Personne dans ce film, que ce soit sa famille, ses amis, ses collègues, la caméra, ou le spectateur, ne prend Estamira pour une simple « folle », elle est bien plus que ça. Elle reflète le parcours de la vie humaine, dans tout ce qu’il a de plus essentiel, la souffrance, le déni, l’amour. Ce film est un appel à la prise de distance, au voyage, ce qui se concrétise dans la séquence finale où la caméra laisse Estamira s’éloigner, seule, vers la mer, et affronter la houle, qui semble représenter tous les obstacles qu’elle a du affronter avant de trouver qui elle était réellement.

 

Loreena Paulet

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