Edificio Master, d’Eduardo Coutinho

Edifício-..

Dans Edificio Master, Eduardo Coutinho et son équipe nous emmènent à la rencontre d’une quinzaine de cariocas, habitants du même immeuble de Copacabana, le Master. Le courant passe tout de suite et chacun des habitants invite l’équipe de tournage, et donc le spectateur, à « faire comme chez soi ». C’est la première chose que Coutinho réussit à faire : construire une réelle intimité avec les interrogés. Face caméra, dans un cadre serré, ils racontent les mariages successifs, les rapports familiaux conflictuels ou les grossesses juvéniles. Les résidents les plus anciens se plaisent aussi à évoquer l’histoire de l’immeuble, quand les prostituées, entre deux passes, allaient boire avec les portiers jusqu’à ce qu’une bagarre éclate. Les habitants (se) racontent avec si peu de gêne, qu’on a du mal à croire à leurs histoires. Dès lors, se pose la question du rôle de la caméra : est-elle un moyen de légitimer les mensonges des habitants ou au contraire une preuve de la véracité de leurs discours ? 

Un théoricien du complot dirait que Coutinho a donné aux résidents du Master un texte à apprendre. Les « acteurs amateurs » se mettent en scène. Dans l’espace que leur laisse le cadre, ils se lèvent, s’agitent, chantent et pleurent comme s’ils avaient attendu toute leur vie pour passer devant la caméra. Eduardo Coutinho serait alors un « honnête menteur », selon l’expression utilisée par une call-girl interrogée. Il assume ses mensonges, en nous montrant qu’il en dit. Son procédé est le suivant : il montre au spectateur que les personnages sont face à une caméra. Dans Edificio Master, dès les premières minutes, l’équipe de tournage est filmée dans l’ascenseur. L’effet de caméra cachée légitimerait le théorie du complot. On serait dans un « mockumentaire », et chaque témoignage serait un nouvel épisode de la telenovela « Master ». 

Un autre œil, plus rationnel, accepterait le label « documentaire », et verrait aussi que la caméra n’est pas si complaisante. Il saurait que le gérant Sérgio nous donne, au milieu de sa logorrhée, l’idée du film : « la réalité enterre les illusions ». Certes, les habitants se mettent en scène. Ils ne se limitent pas à décrire platement leur vie et ils en rajoutent dès qu’ils le peuvent. Mais n’est-ce pas le comportement normal de celui qui a tant de choses à dire, de celui à qui on demande, pour une fois, de raconter sa vie ? Pour certains des habitants, les illusions sont encore là : Renata épousera son riche américain, le père absent rentrera à temps pour la fête des Pères, etc. Face à eux, la caméra est la réalité. Elle filme sans artifices les petits studios, elle fixe son objectif sur les yeux larmoyants d’un habitant esseulé et le renvoie dans sa solitude en le bloquant (sans empathie?) dans un cadre serré. 

L’interview de Henrique nous fournit un bel exemple. A la fin de son témoignage, l’ancien employé de la Pan Am chante « My Way ». Il est visiblement plongé dans les souvenirs du duo qu’il a fait sur cette ballade avec Frank Sinatra. Tout à coup, la deuxième caméra entre dans le champ. Non, Henrique n’est pas aux côtés du crooner devant les invités d’une réception chic, mais dans son petit studio du Master, aux côtés… de sa chaîne hi-fi. La réalité a enterré les illusions. Dans la même idée, face aux Européens qui voient encore Copacabana comme un décor de carte postale, les différents témoignages dessinent une réalité bien moins plaisante. En général, les résidents n’aiment pas ce quartier. L’un deux parle des « prostitués des deux sexes et des dealers de drogue », et une autre de l’agression à main armée qu’elle a subie en pleine rue. Encore une fois, la réalité a enterré les illusions. 

 

Finalement, il faut croire les résidents du Master. Il faut rire de leurs histoires rocambolesques, et ne pas s’apitoyer sur leur sort. Grâce aux différents témoignages, Eduardo Coutinho réussit à faire de son film un véritable documentaire romanesque, une version filmique d’un genre parfaitement sud-américain : le réalisme magique. 

 

Noë Hautbois 

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