Help ou Visibilité, Sarah Franco-Ferrer

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Help ou Visibilité : filmer c’est dire, écouter, filmer c’est penser

« Help ! » semblent dire notre société, nos cœurs, notre jeunesse. « Help » semblent crier ces corps pourtant muets que Sarah Franco-Ferrer nous montre en révolte dans la rue, aspergés d’eau et pourtant debout, en marche, en lutte. Contre quoi luttons-nous ? Ou plutôt, contre quoi avons-nous le sentiment de lutter ? Des questions à se poser « à l’échelle locale », celles de l’individu et du groupe, questions qui semblent parfaitement d’actualité en période de campagnes municipales.
Sarah Franco-Ferrer a visiblement choisi de creuser ces questions, et beaucoup d’autres, en faisant passer au travers du matériau filmique des idées, des réponses, celles de grands penseurs, scientifiques, artistes, sociologues, qui mettent des mots là où les corps muets cités plus haut en manquent souvent. Ainsi, le film donne la parole, la sollicite, la capte, et la donne à entendre : visibilité, audibilité, intelligibilité. Si le titre évoque un cri, un appel au secours, les entretiens intimes permettent de s’extraire de la violence du sentiment d’injustice pour poser un regard et une oreille calmes sur des discours qui vont chercher au fond des choses. A travers des thèmes délimités par des cartons aux formulations interrogatives (« identité nationale ? » « penser ? » « démocratie ? »), le film accompagne le spectateur dans un cheminement réflexif qui semble conduit comme un appel à l’action, ou du moins à la prise de conscience.
Les plans ne laissent jamais à l’écart le spectateur, l’invitent, le heurtent, le bousculent. Renvoyé à sa condition de spectateur du monde en tant qu’entité souvent passive, observant les événements avec un fatalisme résigné, ce dernier n’a d’autre choix que d’opérer un retour sur lui-même. Les plans sur la panthère tournant au ralenti dans sa cage de zoo, bête observée, observant ces autres bêtes que sont les visiteurs, nous présentent une saisissante allégorie de notre inaction latente mais aussi de notre enfermement. Des regards caméras, saisis dans la foule des manifestants, ou capturés par de gros plans sur les yeux des interlocuteurs-penseurs, nous interpellent. Le Moi face à l’Autre, évoqué par l’écrivain et philosophe Edouard Glissant et le psychiatre Patrick Chemla, c’est peut-être justement le spectateur de documentaire. En effet, l’autre est à la fois autre et Je, et c’est à travers lui que Je peux saisir en quoi Nous sommes humains. C’est cette humanité que cherche à toucher la réflexion menée par Sarah Franco-Ferrer au travers de son film. Une humanité essentielle que l’on tend à masquer derrière des préoccupations pragmatiques, économiques, conjoncturelles. Et si c’était une réflexion ontologique qu’il fallait mener pour répondre aux interrogations politiques ? « Qui suis-je ? » semble être la première question à poser. Puis, il conviendrait de se demander « comment convaincre de la nécessité de se remettre en question ? », selon le peintre et sculpteur Gérard Garouste.

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La réalisatrice, discrète, ne se montre pas et ne se laisse entendre qu’à de rares occasions, au détour d’une question laissée au montage. Son point de vue s’articule au travers de la cohérence qu’elle choisit de donner aux différents discours recueillis et conduits, aux images qu’elle organise et souvent superpose. Voix et images se répondent : au sociologue et anthropologue Georges Balandier qui déclare « résister à l’imbécilité des profiteurs », surenchérit une pancarte arborée par un manifestant déguisé en cowboy « trader : l’homme qui voulait gagner de l’argent plus vite que son ombre ». Des CRS en surimpression investissent la cage de la panthère. Un discours commun se tisse au travers des choix dictés par ce point de vue militant, un discours qui dénonce mais aussi propose, analyse, comprend, discute, autour d’une préoccupation centrale : comment Etre au mieux ce « nous » ? Jamais la réalisatrice n’oppose ses interlocuteurs ou leurs propos : tous, artistes ou scientifiques, montrent une volonté de « nommer, et à partir de là créer le dialogue » (Georges Balandier). Ce dialogue, c’est finalement avec nous, spectateurs, que la réalisatrice le tisse. A nous dès lors de le reproduire hors du film.

Ariane Papillon

Film visible dans sa totalité gratuitement ici : http://latelelibre.fr/libre-posts/doc-help-ou-visibilite/

Pour compléter : Extraits des paroles des personnalités dans le film Help ou Visibilité :

Albert Jacquard : Actuellement c’est la fascination par la réussite technique, et par conséquent la fascination par la réussite économique, y’a de quoi être inquiet. L’économie actuelle est un bel exemple de bifurcations mal prises. L’économie est une fausse science, elle ne parle que de choses qu’on ne peut pas définir. Il est temps de se révolter contre l’emprise des économistes. Par conséquent, il faudrait dire aux économistes au mieux : «Taisez-vous. On n’a pas besoin de vous. Reconstruisons une autre façon de partager les biens ».

Jack Ralite : Le marché inventé par les hommes, a transformés ces hommes en invités de raccrocs dans la société, en êtres subsidiaires. Et bien d’une manière négative, ça définit la place de l’homme. Il n’est jamais Être subsidiaire, il ne doit pas l’être. Il n’est jamais un invité de raccroc, il est l’invité principal ! Et ils feraient bien, ceux qui pensent autrement, notamment ceux du capital, de savoir que dans ce pays, la liberté a été invitée à la table !

Armand Gatti : La place de l’Homme ? Chacun doit le savoir pour soi. Et non pas attendre des doctrines et se faire emmagasiner soit dans des religions, soit dans des langages politiques qui ne le conduisent qu’à une seule chose ; prendre le pouvoir, et pour prendre ce pouvoir assassiner l’autre !

Boutros Boutros-Ghali : Ces problématiques vont nécessiter des réadaptations, de coexistences de différentes nationalités, de différentes religions… Elles vont nécessiter un changement même du concept de la souveraineté qui est déjà dépassé. Vous allez vous trouver devant une nouvelle société. Quelles seront les caractéristiques de cette nouvelle société ? Je ne peux pas les définir, parce que dans les vingt prochaines années vous allez avoir de nouvelles inventions, de nouvelles technologies qui vont transformer la planète, vont transformer l’être humain même.

Georges Balandier : Je résiste à l’imbécibilité des profiteurs… C’est la domination effective de l’argent dans un univers qui ne donne même pas de raisons à avoir plus d’argent, alors que d’autres sont démunis. Alors là… je suis en insurrection totale, parce que ça me semble être abjecte. Tout se dissout là… Je dirais, l’exigence de faire quelque chose pour ceux qui sont les plus démunis… Le sens d’avoir une activité créatrice à conduire, le sens de contribuer de quelques manières à la signification du Monde qui se fait. Tout ça disparaît dans cette espèce de liquide noirâtre qu’est la cupidité accumulatrice de maintenant

Édouard Glissant : Ce qu’il faudrait mettre hors la loi, c’est le refus de la responsabilité pour les individus dans une société donnée. Ça, ça devrait être hors la loi. La responsabilité est toujours dévolue à un petit nombre, et ça, je pense que c’est une des faiblesse de la démocratie.

Georges Balandier : Ce qui me semble important, c’est de donner à l’autre la chance d’être ce qu’il est. Permet à l’autre de se réaliser autre. Permet à celui qui est proche de toi de se réaliser dans sa différence. N’essais pas d’imposer une domination par les moyens dont tu peux disposer, qu’ils soient de l’ordre psychologique ou de l’ordre institutionnel.

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