Rue Curiol, de Julian Ballester

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Rue Curiol. Une vieille femme cherche à se frayer un chemin entre les lourdes barrières de chantier. Une gérante craint pour la rentabilité de son bar, qui autrefois ne désemplissait pas. Une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une robe à fleurs aux couleurs vives, s’installe sur le pas de sa porte et attend un client. Julian Ballester a cherché à capturer l’identité d’une rue mythique de Marseille en pleine mutation ; du moins telle était son intention première. Au micro du FIDE, le cinéaste explique comment petit à petit son projet documentaire s’est focalisé sur Touria, Dominique et Joséphine, trois prostituées polynésiennes transsexuelles. Le portrait de la rue se transforme en portrait de femmes, comme s’il était impossible d’évoquer l’évolution de la rue Curiol sans en faire découvrir les habitantes. Le film touche par sa profonde proximité avec ces personnages hauts en couleurs. Les trois femmes ouvrent leur cœur à la caméra, partagent avec nous leurs espoirs déçus, leurs doutes, mais aussi leurs bons souvenirs, avec beaucoup d’humour. Le cinéaste explique lors de ses interventions qu’il a passé des mois à observer la rue et à échanger avec ses habitantes avant de prendre sa caméra ; ce regard sensible et posé se ressent à l’image, dans l’attitude et la voix des trois prostituées.

En évoquant avec nostalgie ses conditions de travail dans les années 1980, l’une d’elles déclare : «Je n’avais pas l’impression d’être utilisée. On se sentait désirées, on se sentait courtisées». On pourrait sans mal appliquer ces déclarations à la démarche documentaire de Julian Ballester, qui, loin de transformer sa caméra en objet de voyeurisme, parvient à livrer un portrait touchant de la prostitution de ces femmes vieillissantes. Le cinéaste ne fait pas de ses personnages des objets livrés au spectateur, mais laisse la part belle au désir, celui de filmer comme celui d’être filmé. De précieux instants de séduction sans paroles éclosent devant la caméra ; les trois femmes se maquillent, dansent, prennent la pose dans l’embrasure d’une porte dans l’attente d’un passant intéressé. Julian Ballester s’est emparé d’un sujet qui aurait aisément pu basculer dans la polémique et l’instrumentalisation et a su livrer au spectateur un bel exemple de respect et de complicité entre corps filmant et corps filmés.

Cécile La Prairie

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