La ligne de partage des eaux (1)

La Ligne de partage des eaux,  Dominique Marchais

CM Capture 14

La Ligne de partage des eaux s’inscrit dans la continuité du projet entrepris par Dominique Marchais avec Le Temps des Grâces réalisé en 2009. À travers différentes régions de France, ce dernier tâchait de mettre en évidence les différents problèmes que pose l’agriculture aujourd’hui et les défis qui lui incombent de relever. Avec la succession de témoignages d’agriculteurs de différentes générations, Dominique Marchais avait reconstitué l’histoire de la modernisation de l’agriculture, base essentielle pour comprendre une activité souvent méconnue. La Ligne de partage des eaux adopte depuis le cours de la Creuse et de la Vienne jusqu’à l’estuaire de la Loire une perspective qui rend compte d’un dialogue permanent entre deux temporalités que tout oppose : l’homme et l’espace géographique avec lequel il interagit. C’est donc dans une dynamique d’élargissement progressif que le film se distingue par son analyse pertinente d’un tel sujet sans jamais confondre notre rapport au milieu et les enjeux politiques qui peuvent en découler. C’est cela qui permet l’implication de tous à un tel débat. Le documentariste fait alors émerger les réels enjeux que pose aujourd’hui la gestion des territoires. L’importance donnée à une parole polyphonique installe la question de la démocratie locale au cœur de ces enjeux et permet au spectateur de reconsidérer le pouvoir de la parole collective dans l’appropriation de ces espaces naturels. Ainsi les entretiens intimes, les réunions communales et municipales deviennent peu à peu le cœur du film. C’est cette communauté de citoyens impliqués et sensibles aux enjeux de l’industrie et de l’urbanisation récente mais trop peu reconnus qui est filmée. Le documentariste s’implique, et par là intègre habilement le spectateur en privilégiant une caméra qui se fait destinataire et non seulement spectatrice d’un débat vain et ne nous concernant pas ; il laisse les différents acteurs occuper l’espace par la parole. La caméra devient donc le support de la démocratie : chacun apporte son point de vue tout en écoutant l’autre, tout en clarifiant le nôtre. Le mot « mariage » est répété à plusieurs reprises pour désigner l’association entre les différentes communes. Dominique Marchais filme ce mariage avec simplicité et humilité. Il ne se place jamais au-dessus des hommes, toujours à leur niveau, de sorte que le documentaire trouve toute sa légitimité et son originalité dans le fait essentiel qu’il n’est pas l’illustration de la proposition douteuse d’une issue possible, mais bel et bien à l’instar de la Loire en formation la matière transparente laissant ses acteurs lui donner une forme, et donc une valeur. Souvent filmés de dos, les personnages avancent, convergent dans la nature vers un point qui n’est jamais clairement défini. On verra tout le long du film les différents acteurs se rapprocher sur des questions sans aboutir à une réponse précise. Dès le début l’enjeu du film est posé par cette question d’un interlocuteur : « La source. D’où elle vient ? C’est ça le mystère». Les questions ne trouveront pas forcément de réponses.
Les déplacements de la caméra figurent la construction des rapports entre les hommes et leur environnement. Les plans-séquences montrant un par un les personnages qui dialoguent insistent sur les regards afin de créer un lien. Chacun tourne les yeux à la fois vers un autre personnage et vers la caméra. Le metteur en scène devient alors corps filmé tandis que les acteurs prennent sa place. Dans sa voiture, le paysagiste Alain Freytet nous entraîne véritablement dans la pertinence esthétique et morale de sa comparaison entre la structure du fleuve et celle du réseau routier : voilà donc le pouvoir liant du film, qui tient dans le fait qu’il nous montre l’homme conscient de ces deux temporalités et capable de les faire raisonner dans le même cadre, de nous rendre sensible au même mouvement qui gagne ces deux beautés qui se répondent. Au moment où la voiture franchit une 4 voies on entend « Alors là on décolle complètement, on vole. » et il semble en effet que la voiture vole, et nous avec. Les images nous relaient la parole.

Le documentaire franchit également la limite de la fiction. En attendant que les projets deviennent réalité, on imagine. Sur le terrain du futur écoquartier, un personnage entre dans une maison imaginaire par une porte imaginaire. Pourtant, même si l’on rêve parfois, ce film a pour objectif de nous ramener à la réalité. Notre rapport au territoire est aujourd’hui complètement faussé, artificiel. Une déconnexion avec la réalité s’est opérée. Une image de nos paysages s’est formée et inscrite en nous au fil du temps. Dominique Marchais tente de retisser le lien à ce territoire en instaurant par l’image et la parole un dialogue entre les hommes et la nature. L’opposition évidente entre la lenteur de la nature (l’écoulement du fleuve) et la vitesse de l’homme (les routes, le bâti pavillonnaire, les zones d’acitivité commerciales) est dépassée par l’introduction d’un temps de réflexion. Les réunions sont une prise de distance par rapport à ce qui a été constaté sur le terrain qui invite la caméra à s’éloigner elle aussi par moments, et d’embrasser les hommes dans leur environnement comme pour faire reculer le spectateur et l’inciter à analyser ce qu’il voit. Ce documentaire est bien un va-et-vient permanent entre le particulier et le général : les personnages d’abord filmés en groupe sont ensuite isolés.

Le film se construit comme un puzzle. Il tente de reconstituer une histoire en posant des questions. La Ligne de partage des eaux met en avant un temps de réflexion plutôt que d’apporter des réponses concrètes qui satisfassent le désir de savoir du spectateur. À la fin, le puzzle ne sera pas reconstitué. Le documentariste nous montre qu’il y a justement un problème car il y a des parties manquantes. La complexité du film rend la complexité du problème qu’il pose. Le constat est toujours nuancé. C’est peut-être là le message de ce documentaire : prendre le temps de penser plutôt que de chercher des réponses qui ne correspondront de toute manière jamais à la réalité.

On peut retrouver dans le documentaire le sens de son premier titre, à savoir France : Terra Incognita. Le lien ne semble pas évident à faire à première vue ; l’un semblerait porter sur l’eau, l’autre sur la terre. Pourtant, c’est bien en territoire inconnu que le spectateur se retrouve en regardant le film de Dominique Marchais. Il nous mène à travers des paysages presque ignorés, du moins inhabituels ou qu’on ne regarderait pas (assez). C’est plus précisément la parole qui s’incarne en guide – celle des acteurs, des interviewés – avec des voix comme celle du paysagiste qui réapparaît à plusieurs reprises. Leurs noms ne sont d’ailleurs pas donnés ; c’est leur présence, leur témoignage qui importe. Eux-mêmes nous sont inconnus, on ne sait pas grand chose d’eux à part leurs métiers, pas même leurs noms, et à travers le cinéaste se lie une connivence, une complicité avec les protagonistes, dans l’intimité d’une voiture, autour d’un feu de joie, au milieu d’un lac… Le film prend donc la forme d’une découverte à travers cette terra incognita, qui pousse à la réflexion, qui éduque l’attention du spectateur. Dominique Marchais l’a exprimé lui-même (quand nous l’avons rencontré), il s’agit de « partir du paysage pour arriver à la fabrique du territoire », expliquer la situation géographique, pour comprendre les problèmes qui se posent.
Ce n’est pas tant ce qui est dit qui fait l’intérêt du film, qui pourrait sembler « décousu » par ses enchaînements, mais cette action de parler et témoigner, ces rôles et fonctions par lesquels les personnages sont désignés plutôt que par leurs noms qui donneraient presque à voir des micro-sociétés dans lesquelles chacun a sa propre place comme les pièces du puzzle de la séquence introductive du film. Ces sociétés seraient donc concentrées autour de l’idée d’un partage à faire, celui du territoire, celui du bassin versant de la Loire ; d’où la présence de l’eau dans le titre final du documentaire, même s’il semble s’en détourner. En vérité, il en est indissociable. C’est géographiquement ce qu’il montre, à travers le bassin versant de la Loire. C’est le fil conducteur, qui réunit ces personnages pour discuter son « partage ». Si des deux titres n’en restent finalement qu’un, celui-ci transparaît tout de même à travers le récit du film où il est omniprésent. D’autant plus que son titre final pourrait nous induire en erreur. Dominique Marchais ne veut pas nous montrer un partage humain, divisant sociétés en bons et méchants, mais bien leur possible réunion au sein du milieu avec lequel ils évoluent comme au sein du présent film-fleuve.

Samuel Grimonprez, Elisa Carfantan, Soline Travers, Noémie Favaro, Alexandre Thiriet.

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Une réponse à “La ligne de partage des eaux (1)

  1. Le résultat plastique de La Ligne de partage des eaux traduit la manière dont Dominique Marchais a conçu ce film. Il a d’abord pensé ce projet à la lumière de sa première expérience documentaire, Le Temps des Grâces. Celui-ci est un film d’entretiens proposant une approche sur l’état de l’agriculture en France d’hier à aujourd’hui. Déjà se dessinait cette idée de poser des questions sans apporter de réponses. Cependant, les deux architectures divergent. Le Temps des grâces propose une cohérence interne, suivant un groupe restreint d’intervenants. La conséquence de cette architecture filmique est un accès plus facile au film pour le spectateur, davantage accompagné. Mais le tournage du film a été éprouvant pour Dominique, qui l’a ressenti comme une expérience douloureuse qu’il ne maîtrisait pas. En effet Dominique Marchais ne pouvait pas pendant les entretiens être maître de la caméra.
    A contrario, il a choisi de penser différemment son deuxième documentaire. La matière du film La Ligne de partage des eaux est composée principalement de réunions filmées. L’usage de 2 caméras a permis de pouvoir capter l’ensemble des éléments d’une situation et ce de manière immédiate. Dominique dans ce film s’est libéré de ce qui l’avait gêné dans Le Temps des Grâces, il devient maître de la caméra. C’est important pour lui d’être responsable de la qualité des images, dont il avait parfois été déçu dans son précédent documentaire, intégrant parfois dans le film des rushes dont il était mécontent car pour lui l’architecture du film prime sur la qualité des images.
    L’aspect décousu du film, « ce puzzle dont certaines pièces font défaut », s’explique par cette libération de Dominique Marchais, et par le fait qu’il ait commencé à le tourner avant de savoir s’il pourrait le réaliser, sans scénario initial. L’errance de Dominique à travers la campagne, sans but précis apparent, donne parfois l’impression d’un film aux débuts multiples, à la manière d’une rivière aux multiple sources.

    Noë Hautbois
    Elise Legal
    Léa Busnel

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