Une peine infinie, David André

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En 2011, Werner Herzog traite de la peine de mort dans son film Into the Abyss. La même année, France télévision diffuse le documentaire Une peine infinie, de David André. Les similarités entre ces deux films dépassent la seule année de diffusion et seraient intéressantes à analyser: je pense notamment à la forme, les interviews ayant une grande place dans les deux films. Cela vient-il d’une sensibilité commune aux deux cinéastes? Ou bien cela relève-t-il d’un code propre aux documentaires tournés en pénitencier? Comment ces deux cinéastes s’attachent-ils à utiliser ou contourner ce code pour filmer leur sujet de la façon la plus humaine possible, sans voyeurisme ni irrespect? Je ne propose ici que quelques pistes de réflexions qui me semblent intéressantes et me contenterai dans la suite de l’article d’étudier seulement Une peine infinie (nous avons par ailleurs publié il y a quelque temps un article sur Into the Abyss).

En 1999, David André a rencontré et filmé Sean Sellers, condamné à mort, à l’heure de son dernier recours. Sean, condamné pour triple meurtre en 1986, à l’âge de 16 ans, est alors le plus jeune condamné à mort des Etats-Unis depuis cinquante ans. Dix ans plus tard, en 2009, le réalisateur, hanté par cette rencontre, retourne sur les lieux de l’exécution. Là, il interroge tous ceux qui ont participé de près ou de loin à la mort de Sean Sellers – sa famille, qui est aussi celle des victimes, son avocat, ses gardiens et bourreaux, le procureur – avec la conviction que la vengeance n’apaise rien et ne fait qu’engendrer des peines supplémentaires.

On distingue deux parties dans le film de David André. Dans un premier temps, comme dans Into the Abyss, le cinéaste nous montre des images d’archives: d’une part celles montrant la scène du crime, les corps des victimes ainsi que le procès, et d’autre part des photographies de la jeunesse de Sean. Le réalisateur utilise également les images qu’il a tournées lors de sa rencontre avec Sean et ses proches en 1999. Cependant, il ne s’agit pas pour lui de faire une reconstitution des évènements ou de faire un nouveau procès mais de s’intéresser à la trace laissée par Sean chez ceux l’ont rencontré. Il ne s’attarde donc guère sur les images réalisées par la police. Dans la deuxième partie, qui constitue l’essentiel du film, le réalisateur interroge la mort de Sean: qu’a-t-elle apporté jusqu’à présent aux familles des victimes et à ceux qui y ont participé? Que leur apportera-t-elle demain?

La forme de ce documentaire est assez académique puisqu’il est essentiellement composé d’interviews.Le cinéaste laisse la parole aux personnes qu’il interroge, quelle que soit leur opinion, n’intervenant que très rarement dans les entretiens. Ainsi, aussi dure que soit la parole de Lorne Bellofato, le fils d’une des victimes et demi-frère de Sean Sellers, le cinéaste n’intervient pas pour la contredire. Seul le procureur, qui n’a pas assisté à l’exécution, est mis face à ses contradictions.

C’est essentiellement par la voix off que le cinéaste se manifeste. Elle paraît parfois assez journalistique, nous expliquant comment s’est passé le procès, ce qu’a fait Sean et les relations entre les personnages. Le cinéaste ne minimise pas les actes du condamné et n’essaie pas de prouver son innocence (Sean a de toute façon lui-même avoué le triple homicide dès son arrestation). Bien au contraire, il nous annonce que « Les deux jeunes gens [Sean et son complice] [ont dit] aux policiers avoir tué l’épicier pour voir ce que cela faisait ». Cependant, même si ce discours prend une forme journalistique, il n’est pas neutre pour autant. David André est un fin écrivain et nous pousse à l’empathie pour Sean, nous transmet déjà sa position contre la peine de mort à travers la maîtrise de son discours: à travers l’usage de la métaphore (« Sean vit dans les ténèbres du couloir de la mort » – métaphore qui nous rappelle encore le film de Herzog, puisque Into the Abyss se traduit littéralement par « Dans les ténèbres »), de l’ironie (« Le redoutable procureur qui n’a jamais assisté à une exécution (…) ») ou d’autres figures de style comme l’antithèse (« Sean grandit ici au pénitencier de McAlester »). Cependant, il ne faut pas voir là une tentative de manipulation du spectateur. La subjectivité du propos est énoncée dès le début: le réalisateur-narrateur se pose comme « je », revient sur sa rencontre avec Sean et énonce clairement sa thèse: « Je pense que la peine de mort agit comme un poison sur tous ceux qui y participent ». Avec humanité, David André se place à la hauteur des personnes qu’il interroge: ayant été lui-même marqué par sa rencontre avec Sean et touché par sa mort, il est également personnage de son film.Sa proximité avec le jeune condamné nous est d’ailleurs montrée avec pudeur lorsqu’il nous fait écouter un extrait de journal intime que Sean avait enregistré pour lui.

Il faut relever l’importance de la parole dans ce documentaire. Elle est d’abord un élément essentiel du documentaire en général (le documentaire parlant, faisant parler et exprimant un point de vue). Mais elle est également essentielle par rapport au thème du film, la peine de mort. Pour la famille des victimes, il s’agit de faire taireSean pour oublier et faire son deuil. Ainsi, Noelle Bellofato, fille d’une des victimes et demi-soeur du tueur, dit: « J’essayais de le faire taire » et « J’essaie de ne pas me poser ces questions ». Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’elle refuse de dire que son frère a été tué: « C’était comme ça qu’ils allaient le… commettre l’exécution ». Pour les bourreaux et ceux qui ont accompagné Sean vers sa mort, il est question de l’impossibilité à communiquer avec les condamnés au moment de la mise à mort (ils les vouvoient, par professionnalisme, ne peuvent répondre à leurs questions et ne peuvent leur dire au revoir) ou avec leur famille (ils ne peuvent pas exprimer leurs sentiments, notamment de culpabilité, que leurs proches ne comprendraient pas).

Un des bourreaux s’exprime à ce sujet: « Il ne faut pas croire que les personnes qui participent aux exécutions sont des gens froids , sans émotions, et sans coeur (…) ça ne veut pas dire qu’ils n’y pensent pas à ce qu’ils ont fait quand ils se retrouvent tout seul (…) c’est pas que c’est bien c’est pas que c’est mal mais ce qui est sûr c’est qu’on a pris une vie. On ne peut pas empêcher les gens d’être humains ». On peut noter que, tout comme dans Into the Abyss, l’humanité est un thème récurrent dans Une peine infinie. C’est à dessein que le passage où Noelle dit « Il a été endormi comme un animal (…) c’était sans doute bien plus humains » apparait deux fois: une première fois images de l’interview et son synchronisés, la deuxième fois seulement en voix off. Relevons également deux autres phrases prononcées par cette femme: « Je suis un être humain normal » et « J’ai vu une fin mais je ne pense pas avoir vu une personne, j’essayais de ne pas le voir comme ça ». Ce sont effectivement des êtres humains qui nous sont montrés dans la dernière séquence du film. Tandis que les photographies de tous les condamnés à mort du pénitencier de McAlester, exposées au musée de la condamnation à mort, défilent à l’écran, nous ne pouvons déceler trace de leurs crimes sur leurs visages.

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A travers des plans très esthétiques de l’Oklahoma et du pénitencier, c’est la question de l’humanité que David André soulève. Avec la multitude d’images de la nature, il oppose l’ordre naturel à la décision humaine pour montrer que la peine de mort relève bel et bien d’une décision humaine. Parmi ces images de la nature, la lune et le soleil couchant reviennent à plusieurs reprises. La lumière naturelle de ces deux astres est opposée à la lumière artificielle du pénitencier: celle des néons  et celle des projecteurs dans la nuit. David André travaille notre imaginaire en nous installant dès le début dans des images mythiques, dans un décor connu, utilisé dans de nombreuses productions américaines (on peut par exemple penser à la série Prison Break et certaines images font également écho au genre très américain du road movie): la nuit, les tourelles d’un pénitencier, les aboiements de chiens au loin, la route, l’orage, le néon qui clignote. La confrontation entre images d’un imaginaire collectif, d’un univers de fiction, et images du réel – ce sont paradoxalement les mêmes – annonce d’emblée la teneur du film: certes, ces personnes sont américaines, elles vous semblent lointaines, mais elles sont bien réelles, tout comme la peine de mort est réelle. Notons également la présence importante du vide. En alternance avec les interviews de Sean Sellers, le cinéaste insère des plans des couloirs du pénitencier et de ce même parloir où quelques années auparavant il a rencontré le jeune détenu, tous vides. Cela soulève la question essentielle du film: qu’apporte cette vengeance sinon un vide ou une absence qui hante ceux qui y ont participé de près ou de loin, ce que David André appelle un « poison » ou une « peine infinie »? Dans la salle d’exécution, le rideau remonte, la pendule marque les secondes, mais la gardienne de prison se retire dans la salle des injections et laisse le lieu vide. Les lieux de civilisation dans lesquels se meuvent les personnes ayant cotoyé Sean de près ou de loin sont paradoxalement également vides. David André rencontre Lorne Bellofato dans un parc naturel et le procureur dans un ranch isolé. Jim, le grand-père de Sean, est dans une caravane perdue au milieu de la nuit, dans un lieu inidentifiable. Ces lieux de civilisation sont déshumanisés: l’immobilité prévaut, et le seul mouvement est généralement celui du vent dans les objets du décor (têtes de taureau décoratives sur le palier du procureur), et celui de voitures et trucks qui passent. On peut noter deux exceptions. Steve, l’avocat de Sean Sellers, est d’abord interrogé dans un café. Cependant, il est isolé par le fait qu’il est le seul à complètement rejeter le système judiciaire américain. Le prêtre, lui, est filmé dans son église. Mais cette église se vide, montrant ainsi que Dieu n’a rien à voir avec la peine de mort. En effet, le prêtre dit: « La Bible justifie-t-elle ce que nous faisons? Non. Pourquoi le faisons nous? Parce que nous aimons punir les gens » et « je ne crois pas qu’il approuverait la peine de mort ». Cette séquence est suivie d’un silence très significatif. A la question « vous pensez qu’il y a une chance pour que Dieu soit contre la peine de mort? », le procureur reste un long moment silencieux. « Je ne sais pas comment répondre à cette question ». Tout est dit: la peine de mort n’est ni justifiée par dieu, ni naturelle, elle est humaine, trop humaine.

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Johanna Benoist

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