Lame de fond – Perrine Michel

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Lame de fond est une expérience. Une expérience de regard, de rencontre, de vie, d’un va-et-vient entre sons et images, qui mène surtout vers une expérience cinématographique. Ce film, dit Anca Hirte, réalisatrice d’Au nom du maire, «c’est du cinéma, c’est plus qu’un documentaire; Perrine est la Antonin Artaud du Cinéma. » et il devrait être projeté dans tous les hôpitaux et les salles de cinéma, comme le pensent certains spectateurs.

D’abord intitulé Bouffée délirante aigüe, selon le diagnostic établit par les médecins, ce témoignage du vécu, entrepris par Perrine Michel, est l’occasion de tester notre propre perception du réel, de ressentir le dépassement que le documentaire-fiction permet. L’écran s’assombrit et se floute, les paysages campagnards, les feuilles des arbres en gros plan, le monde immédiatement sensible du début du film prend une distance croissante avec le point de vue du personnage et se transforme en des silhouettes inquiétantes, en des idées abstraites, des images assemblées confusément du fait d’une reconsidération permanente de ce qui est perçu. Par le biais de la caméra, Perrine partage son propre regard sur l’environnement parfois menaçant qui l’oppresse. La présence qu’offre le cinéma permet alors d’esquisser les étapes d’une vie submergée par des vagues successives de doute, de peur et de trouble, comme le révèle le titre. Cette lame de fond semble être la protection donnée par le cinéma et la signification d’une sécurité retrouvée par Perrine. Elle est cette barrière qui dissocie le vrai du faux, qui repousse le danger du monde quotidien et que Perrine, démunie, ne possédait plus.

Le spectateur est ainsi progressivement introduit dans les pensées intérieures et intimes de Perrine. Si l’angoisse du personnage nous gagne avec autant de violence et d’intensité, c’est parce qu’elle parvient à mettre en évidence, par l’interprétation que laisse  l’image (notamment les silences lorsque sa parole disparaît) l’absence de barrières entre elle et le monde quotidien. Or ces barrières permettent à tous de faire plier le réel à ce qu’il peut nous être utile et donc de le traverser sans se perdre dans l’étrange singularité des choses. Cette étrangeté n’est donc pas seulement la résultante d’un discours très cru – et d’autant plus intolérable qu’il expose avec froideur et sans rien cacher une existence ruinée  – mais également de la proposition intime proposée par Perrine qui nous pousse à prendre tout simplement conscience du monde qui nous entoure.

Ici, le documentaire, la fiction et l’animation sont liés par un long travail de montage et de retour sur le passé qu’ont réalisé la réalisatrice Perrine Michel et la monteuse, Marie-Pomme Carteret. A l’origine, c’est une rencontre entre ces deux femmes qui, ensemble, cherchent à construire un film dont la fin n’est pas prévisible. Le montage, comme jeu de tentatives et de surprises qui en émanent, a été un échange constant où le hasard a également inscrit sa marque. Ce tâtonnement créatif à travers la forme sonore et la forme imagée produit un film frappant qui demandait une vraie implication et dans le même temps qui dépassait, et dépasse encore, les attentes de chacun.

Ainsi l’ensemble du film donne au cinéma une force nouvelle qui tient dans sa capacité à substituer la perception délirante du personnage à celle du spectateur en amenant ce dernier au cœur d’un espace obscur et informe, plus propice que jamais à l’apparition d’images aux sens infinis. « Je rêvais d’être un géant qui n’aurait peur de rien » dit Perrine. Le dernier plan du film, quand elle sort dans la rue, vers un nouveau réel à affronter, correspond peut être à la réalisation de son souhait.

Soline Travers et Alexandre Thiriet.

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