Mellionnec, la commune se raconte

La petite commune du centre Bretagne a développé un lien qui nous a semblé particulièrement fort avec l’écriture documentaire. Elle se l’est appropriée, l’a détournée, malaxée, utilisée, questionnée. De multiples manières, c’est une commune qui se raconte, qui cherche à écrire sa propre histoire et dessiner son propre portrait. Le documentaire, vecteur de lien social entre les habitants et avec l’extérieur, a offert pendant ces rencontres de très beaux espaces de création collective, de partage et de convivialité. Revenons un peu sur ces événements qui nous ont donné matière à réfléchir.

Depuis l’année dernière, au printemps, quatre jeunes cinéastes rencontrent autant d’habitants de la commune, dont chacun réalise un portrait. Ces films, montrés lors des Rencontres et disponibles à la vidéothèque de l’association Ty films, vont construire au fil des années une sorte de toile de fond documentaire des habitants. Sans entrer dans l’analyse détaillée de ces films, la réflexion que l’on peut en tirer sur la valeur et la richesse du documentaire comme facteur de lien social est évidente L’an passé, la première édition des portraits avait déjà reçu un très bel accueil de la part du public. Cette année, l’ambiance de la salle de projection nous a laissés sans voix. Des tonnerres d’applaudissements entre chaque film, une ovation pour les réalisateurs et les habitants montés sur scène à la fin de la séance, les commentaires enthousiastes à la sortie de la salle et ceux récoltés sur notre blog en carton. Certains disent : « j’ai découvert des gens que je croyais connaître », un enfant a reconnu « une camarade de classe » dans un des portraits, tous espèrent que la formule continuera d’exister. La découverte d’un voisin, sous le regard oblique d’un cinéaste et de son point de vue personnel, rend possible l’identification, la cohésion, l’envie de rencontrer l’autre. Pour les habitants, ces films confrontent le connu à un facteur inconnu qui est l’œil du cinéaste. Une manière de renouveler leur regard sur eux-mêmes, sur le collectif dont ils font partie à travers la commune. Le documentaire tel qu’il est pratiqué ici exprime des identités individuelles, dégage une identité collective. Il tend un miroir à une population pour qu’elle s’y reconnaisse.Et pour les visiteurs, les promeneurs, les festivaliers venus d’ici et d’ailleurs, ces portraits agissent comme des signes de bienvenue. La commune nous offre de découvrir ses habitants, comme une porte ouverte dans les maisons de chacun. On reconnaîtra plus tard, dans les rues du bourg ou derrière soi dans la salle de cinéma, un des personnages des portraits. Loin de s’adresser seulement à l’entre-soi des habitants, cette collection s’ouvre résolument vers l’extérieur.

GRANDE 0 Panneau Mellionnec BD

Un autre moment très fort de ce festival a été la Balade des grenouilles, proposée le samedi soir. Considérer que cette expérience est une matière documentaire suppose d’accepter d’en élargir considérablement la définition, mais cela vaut la peine de se pencher sur la question. A la nuit tombée, des petits groupes de festivaliers sont invités à suivre un chemin parsemé de centaines de bougies allumées, qui s’enfonce peu à peu dans les sous-bois. Des “capsules sonores”, comme les appelle l’équipe qui a conçu la balade, sont disposées le long du parcours. Ce sont des paroles d’habitants de Mellionnec, comme des instants documentaires placés ici et là dans la “vraie vie”. Chacun apporte sa connaissance du territoire, s’exprime sur sa manière de l’habiter, raconte son arrivée, son rapport à la région, à la terre, à l’eau.

Un peu comme le webdoc permet au spectateur de naviguer de manière interactive dans un espace virtuel, cette balade forme une sorte de documentaire grandeur nature. Alors que le documentaire de cinéma cherche à nous arracher à notre fauteuil pour nous transporter dans un autre espace-temps, cette forme d’écriture du monde nous inclut physiquement dans le lieu dont on nous parle. On arpente les chemins dont il est question, on foule du pied la terre que les habitants nous décrivent. La durée de l’expérience varie en fonction du rythme de marche, du temps passé à écouter les enregistrements, des pauses que l’on fera sur le bord du chemin pour écouter le chant des grenouilles ou le ruisseau voisin. Certains des promeneurs avaient déjà vu le parcours de jour, empruntent très fréquemment ce chemin; pour d’autres, c’était la première fois. Les paroles des habitants se mêlent alors d’impressions toutes personnelles, de sensations olfactives et tactiles, du mélange de peur et d’apaisement dû à la nuit noire qui nous entoure. Le spectateur-promeneur les fait siennes, qu’il connaisse les lieux et les habitants ou pas.

La part de création que nous aimons voir dans le cinéma documentaire se retrouve également dans la mise en scène de la parole le long de cette balade. En premier lieu, la plongée dans le merveilleux est un réel choix de la part des créateurs. Nous traversons le miroir, comme Alice qui s’engouffre dans le pays des merveilles. Des “tableaux” installés le long du chemin, qui semblent presque irréels lorsque l’on tombe dessus, nous emmènent dans l’univers du rêve. En contrebas du sentier, on tombe par exemple sur une baignoire à l’ancienne au pied de laquelle crépite un feu de camp; des bougies et des rideaux sont installées autour, et le ruisseau qui coule au loin baigne le tout d’une aura magique. C’est au coeur de ces petites mises en scène que résonnent les paroles des habitants, comme lovées au creux d’un écrin poétique qui leur donne une couleur toute particulière.

Le village, les habitants cherchent et trouvent leurs propres moyens de parler d’eux, de documenter leurs vies individuelles et collectives. Plus ou moins proche de ce qu’on appelle communément “documentaire”, ces deux expériences généreuses et créatives qui ont chacune ravi les festivaliers sont autant de façons pour la commune de se raconter. C’est en tant qu’écriture du monde, mise en scène de soi, création de lien social que nous avons pensé rapprocher ces deux événements, en leur reconnaissant la même force documentaire.

Anna Etienne

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