Après-coup.

Les images d’un côté, les mots de l’autre. De longtemps, c’est comme ça. Et parmi les mots, des mots très à part : les noms propres. Depuis l’occupation du monde par le spectacle, à commencer par sa forme télévisée, le centre de nos curiosités ou de nos intérêts s’est élargi et à la fois déplacé. Le monde entier vient jusqu’à nous, les réseaux sont mondiaux, le capital aussi. Jamais ce qu’on nommait autrefois « le Journalisme » et qu’on nomme aujourd’hui « l’Information » n’a pris de telles dimensions d’espace et de temps. Jamais les mêmes images n’auront été montrées à quiconque en boucle comme aujourd’hui. Jamais non plus les mêmes mots, et parmi eux les noms propres, n’auront autant été répétés. Les images d’un côté, les mots de l’autre, et entre les mots les noms propres, sont devenus nos communes références. La ritournelle audiovisuelle tourne sans fin autour de nous. Dans tout ce ressassement médiatique, les mots et les images s’accompagnent mais ne vont pas toujours ensemble. La tuerie de l’hyper-casher porte de Vincennes s’oppose non en atrocité mais en logique à celle des bureaux de « Charlie ». Ici, les tueurs disent avoir des cibles, pour certaines désignées par leur nom, pour les autres par leur voisinage avec les premiers : ce sont des gens de presse et d’image, dessinateurs et collaborateurs de « Charlie », qui sont recherchés par les tueurs, visés puis tués en tant que tels, même si c’est en bloc. Là, c’étaient des juifs recherchés en tant que juifs, trouvés en tant que tels, tués en tant que tels. C’est donc le nom générique juif qui, à Vincennes comme auparavant à Toulouse ou à Bruxelles, fait à la fois image et crime. Le seul soupçon d’avoir affaire à « des juifs » relance le geste d’extermination. Le nom propre ne devient connu de tous qu’après la mort de ceux qui le portent. Pourtant, ces noms sont vite oubliés, ce qui n’est pas le cas pour les noms des tueurs. Il n’y aura plus de nom propre, plus d’identité, plus de filiation connus, sauf pour les tueurs.

Il y aura en revanche des images, il y a toujours des images, il y a toujours les mêmes images : dans les journaux, sur les écrans. À peine ces tueurs sont-ils identifiés que des portraits, toujours les mêmes, tournent en rond. Des portraits des tueurs avec leurs noms propres. Tous les jours, cent fois par jour, nos journaux télévisés resservent les mêmes images, redisent les mêmes noms. Une litanie audiovisuelle, un chapelet conjuratoire. Des chaînes d’images déjà faites et déjà vues, qui viennent ou reviennent en tête. J’observe au passage que les images-souvenir qui reviennent ne sont plus cadrées, qu’elles flottent sans cadre et laissent apparaître, plus que les images cadrées et projetées sur un écran, leur manque de consistance, leur transparence. Formes floues et lumières vagues.

Peu importe : il faut à la mort son cortège d’images. Réelles ou virtuelles, anciennes ou récentes, les images ne disent rien des corps auxquels elles se réfèrent. Rien. On attend des légendes, des sous-titres, des commentaires pour donner une identité, une famille, un nom, à ce qui n’est après tout que l’image d’un corps mort. Les corps photographiés ou filmés dans les massacres de masse n’ont plus de nom, et la plupart d’entre eux n’en auront plus jamais. L’image est toujours là, l’image des corps abattus, et pourtant ni les noms ni les familles ni les appartenances ne sont dits par ces images, qui effacent en même temps qu’elles montrent, qui nous invitent par là au partage de la mort anonyme. Peu à peu nous voici formés aux images qui ne disent plus rien de celles et ceux qui ont été filmés morts, aux morts qui ne sont « personne ». Nous voici enveloppés d’images qui ne donnent aucun nom, aucune identité, ni les origines quittées, ni les chemins parcourus par celles et ceux qui sont exterminés. Les images d’extermination portent en elles leurs référents et les rendent invisibles : aux historiens, peut-être, plus tard, de mettre des noms sur les traces filmées de morts inconnus.

Les tueurs de Daesh sont là pour prendre la suite des nazis, à moindre échelle, c’est vrai, provisoirement vrai. Les juifs, partout, toujours, sont le plus souvent massacrés en masse, anonymement, hors de toute logique causale immédiate, la haine chrétienne du juif relevant déjà de l’immémorial ; ils sont rassemblés et massacrés sous le seul nom collectif de juif. La combinaison des deux tueries prend dès lors une autre signification : il ne s’agit pas — pas seulement — de punir les auteurs des images déjà publiées dans « Charlie Hebdo » : il s’agit d’en produire de nouvelles, celles du massacre de masse dans lequel sont inclus les dessinateurs de « Charlie Hebdo ». Daesh se montre ainsi capable aussi bien de décapiter ses prisonniers un à un que de tirer dans le tas pour les juifs.

En quoi les attentats conjoints des 7, 9 et 11 janvier derniers nous atteignent-ils, au-delà de l’horreur ressentie par chacun, qu’il soit juif ou pas, et plus encore pour les juifs, au-delà de la révolte logiquement surgie devant ces assassinats féroces, au-delà encore de la dimension collective du slogan à la fois fameux et stérile du « vivre ensemble » — auquel nous pouvons désirer croire encore —, nous nous demandons en quoi toute cette violence ramassée en quelques gestes, en quelques précises rafales, aura-t-elle pu produire un choc qui bouscule notre pensée, notre pratique, notre place dans une société et dans le monde ? Je dis « nous » en tant que chacun de nous est partie prenante de cet ensemble que nous appelons « nous ». Si j’observe par exemple ce qui se passe en ce miroir tendu à tous les Français, la télévision, et quels que soient les diffuseurs, je vois qu’après les émissions spéciales, les « directs », les boucles d’informations tournant sans fin sur les chaînes dites périphériques, le sursaut de gravité des présentateurs de nouvelles et des animateurs de variétés, rien n’aura changé des manières de faire et des façons de concevoir la relation des séquences proposées à des spectateurs conçus, eux, comme inamovibles. L’onde, la secousse qui ont semblé bousculer l’ordinaire indéfiniment reproductible des « programmes » sont passés, ont éclaboussé les uns et les autres, et puis, vieux refrain, « the show must go on », pour la plus grande réassurance de celles et ceux qui nous gouvernent, je ne veux pas dire seulement les États, les ordres, les institutions, les ministères, les conseils d’administration, mais aussi bien celles et ceux qui commandent à nos télévisions et qui, les mêmes, ont assuré que, désormais, tout allait devoir changer ! Ce n’est pas être cynique que de dire qu’à la télévision, en tout cas, rien n’a changé. Rien ? C’est-à-dire rien des manières de produire, de parler, de filmer, d’organiser des sommaires, de faire des faux raccords de regards, de couper rudement à travers les paroles enregistrées, de ne pas écouter les invités, de les interrompre sans cesse, de changer de question comme on saute d’une case de marelle à l’autre, de choisir les films ou les téléfilms les plus nauséabonds, violents, sexistes, borderline, dans le dessein probable d’en fournir des exemples à imiter, des modèles de conformation, comme si le monde marchand n’était bon qu’à multiplier les tentations auprès de ces « jeunes » dont on parle tant dans les journaux et les propos de comptoir et qu’on ne voit jamais sur les écrans que caricaturés en eux-mêmes. Il est vrai que les assassins se conforment à ces codes vestimentaires, ces conduites, cette caricaturale impersonnalité du cinéma de terreur qui ne cesse de leur retourner l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. Les télévisions, en toutes chaînes, « réseaux sociaux » compris, sont un thermomètre ou un baromètre de l’impact du supposé réel sur les téléspectateurs et les internautes, et d’abord les premiers d’entre eux, les médias eux-mêmes, télévisions et réseaux sociaux : la boucle est bouclée, et ce qu’on appelle « les images » roulent aujourd’hui en circuit fermé. La « société du spectacle » veut dire que nous sommes au temps d’une mise en abyme généralisée.

D’autre part, si rien n’a changé, c’est que rien ne veut changer. Que persiste un écart entre les paroles conjuratoires et les pratiques effectives. Ne convient-il pas de retourner la question : et si les pratiques des terroristes, des assassins, des ennemis de la liberté n’étaient pas en accord, plus profondément, avec le monde tel qu’il est aujourd’hui, avec les maîtres du monde tels qu’ils sont, s’ils n’étaient pas eux-mêmes partie de ces maîtres du monde, s’ils n’étaient pas en conformité avec la façon dont le spectacle généralisé définit le peuple spectateur ? Le clip publicitaire de Daesh qui tourne sans fin sur tous les écrans, même récemment agrémenté d’un cartouche nous prévenant qu’il s’agit d’ « images tournées par Daesh », est exactement ce dont les armées occidentales rêveraient, si on leur en laissait l’occasion : une ode martiale aux guerriers, dont il n’est pas sûr qu’elle ne soit pas vue dans quelque centre de recrutement. Vous aimez la violence filmée, l’horreur représentée, la brutalité, la force déchaînée, le feu, l’explosion, la chair trouée, le corps sanguinolent que vous courrez voir sur le Net, au cinéma et aux écrans des télévisions du monde entier ? Voyez-donc les nôtres. Nous sommes, disent Al Qaida ou Daesh, les meilleurs metteurs en scène de grands spectacles violents du monde présent. Hollywood est battu. Et non seulement nous filmons et diffusons toutes ces violences plus terribles les unes que les autres, mais pour les filmer nous les réalisons pour de vrai.

L’une des questions qui hantent le cinéma sans avoir jamais de réponse univoque est de la différence ou de l’opposition qu’il peut y avoir ou pas entre une scène simulée et une scène « réelle ». Le « vrai » et le « faux ». Le « vécu » et le « joué ». Une décapitation par exemple. Nombre de films de fiction américains nous en donnent des exemples, de plus en plus sanguinolents. Mais les vidéos tournées par Daesh, où de « vraies » décapitations sont filmées, les télévisions qui les reçoivent les réservent au petit cercle de leurs dirigeants et journalistes, alors même que sur le Net des dizaines de sites les font voir sans autre embarras. Comment expliquer ce double paradoxe ? Vrai et faux sont au cinéma tous deux filmés, c’est-à-dire affectés d’un certain quotient d’artificialité, c’est-à-dire d’irréalité. L’acteur qui joue le guerrier comme le guerrier réel sont changés en images, en plans, en cadres, en couleurs, ils passent par une même imagerie, qui bien souvent circule entre ce qui est dit « fiction » et ce qui est dit « documentaire ». Le clip de Daesh, pour revenir à cet exemple très diffusé, donc sans doute très vu, a-t-il été tourné dans un vrai désert, avec de vrais combattants et de vraies armes, etc., ou pas ? La mise en scène, la mise en images, les cadrages, les montages se réfèrent davantage à Hollywood, aux chevauchées du western, qu’à ce qu’on connaît des prises de vues faites sur le terrain et au milieu des combats. Dans « Les contes de la lune vague après la pluie », Mizoguchi Kenji doit, la suite de l’histoire l’y obligeant, filmer la décapitation d’un général ennemi. Il choisit de ne pas montrer le moment où le sabre détache la tête du corps. Un travelling latéral d’une grande force escamote l’instant fatal, masqué, instant qu’il est, par un talus ou un arbre qui fait obstacle visuel sur le chemin de la caméra. Il y a donc un avant, il y a donc un après, et cette sorte d’ellipse sans coupe laisse au spectateur la faculté d’imaginer ce qu’il ne voit pas. Rien de plus opposé à cette tactique de frustration que les images filmées par Daesh, qu’elles soient ou non censurées.

Les images diffusées, circulantes, passées de machine en machine, de regard en regard, deviennent peu à peu le simulacre d’un « réel », le seul auquel nous aurions affaire. Le ruban d’images qui enveloppe la mise à mort effective est là pour être vu, bien sûr, c’est donc qu’il s’agit de nous. Le slogan « Je suis Charlie », dans sa pauvreté même, implique la disparition ou la dissolution d’un « nous » qui dirait tout autre chose que je suis ou « nous sommes Charlie » : la mort nous convoque en tant qu’êtres sociaux. La mort anonymement distribuée nous appelle collectivement. La mort qui vise les juifs en tant que tels est celle qui veut détruire ce qui reste des ruines de notre culture. – Jean-Louis Comolli.

 

 

 

 

 

 

 

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