Trois dimensions

1/

Dépasser le sentiment d’horreur pour pouvoir analyser. Chercher ce qui est nouveau dans cette affaire d’extrême violence, la violence elle-même n’ayant rien de nouveau ni rien d’exclusif.

 

2/

Les formes, les systèmes d’écriture, tout renvoie au style international tel que les télévisions US l’ont imposé. C’est du Fox News, à part la musique. Ralentis, contrejours, grands mouvements, emphase, gloriole. Ces films de propagande sont faits comme des pubs. On est chez nous. Le style pub a envahi le monde. Le style de Daech n’est qu’un avatar de plus du spectacle généralisé et mondialisé. Il n’a rien d’étonnant, rien de neuf, nous sommes dans la répétition.

Ce qui est nouveau c’est l’usage intensif de ces bandes vidéo. Des dizaines et des dizaines. La guerre passe par là. Contrôle des écrans. Accès Internet. Les télévisions arabes. Et ça passe donc aussi sur ce saint des saints que sont nos télés. Chez nous. Donc, chez nous.

 

3/

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est le fait que des prisonniers soient égorgés et filmés en même temps. Egorgés pour être filmés ? Filmés pour être égorgés ? Jusqu’ici, dans l’histoire des représentations audiovisuelles, cette conjonction entre film et meurtre n’était arrivée que dans les snuff movies. Dans le cinéma de fiction, on le sait, tous les meurtres sont des simulacres. Dans le cinéma documentaire, pendant longtemps, la rencontre entre le geste de filmer et celui de donner ou de recevoir la mort était du domaine du film de guerre. Le cinéaste arrivait toujours après le geste fatal.

Il y a là, je crois, une transgression majeure de ce dont le cinéma est porteur, et qui est toujours qu’il y a du vivant, entre le corps filmé et la machine, entre l’écran et le spectateur. Le cinéma se pense depuis sa naissance comme porteur d’un ailleurs et d’un futur. Le seul fait que le spectateur, quel qu’il soit, soit vivant au moment où il regarde le film projeté, assure qu’il y a encore à vivre, à espérer, à construire. Etre spectateur au cinéma d’une mort donnée sans retour possible est insupportable. Le cinéma de fiction nous a formés à ce que les morts filmées soient réversibles. On recommence.

Pourquoi sommes-nous certains que chez Tarantino, par exemple, les balles distribuées généreusement ne donnent pas la mort, mais une fausse mort, réversible, alors que dans le cas des vidéo de Daech nous croyons sans réserve que la décapitation a lieu, qu’elle a eu lieu, qu’elle aura lieu, et que la mort s’en suivra, une mort qui ne sera plus de cinéma, bien que filmée ? Comment distinguer le véritable du simulacre ? Qu’est-ce qui fait que nous ne posons même pas la question ? C’est la démonstration que l’indice de réalité d’un plan de cinéma tient avant tout à ce qu’on appelle le contexte, c’est-à-dire non seulement le hors-champ, mais le hors diégèse, tout ce que l’on peut savoir déjà sur la situation. A lui seul, le plan de cinéma n’est pas à même de nous dire si ce qui est filmé est simulé ou bien subi réellement.

La conséquence, est que les bandes vidéo de propagande de Daech ne fonctionnent que parce qu’elles sont prises dans un discours journalistique plus large, qui les porte, qui leur donne sens.

C’est ce que j’appellerai une sortie du cinéma, ou une défaite du cinéma. Evidemment, le cinéma revient comme instance de distinction devant les scènes arrangées, trop mises en scène, fausses (les plâtres du musée de Mossoul). Là, on voit que les mises en scène de Daech, comme toute les mises en scène, reviennent à faire passer du faux pour vrai. Mais pas le contraire. Il n’y a plus de « je sais bien mais quand même ».

Il faudrait travailler sur différents exemples de propagande et ce qu’ils ont en commun ou pas : « Triomphe de la volonté », « Etat de flammes », « Entouziasm » par exemple.

 

4/

Les assassins de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher nous ont montré que les assassins étaient chez nous, venaient de chez nous, avaient avec nous en commun une histoire. Cette histoire est celle du grand malaise de la France avec ses colonies. Ces assassins qui se réclament d’Al Quaeda ou de Daech sont chez nous, viennent de chez nous, etc. Que nous le voulions ou non, ils sont une partie de nous-mêmes. C’est bien d’ailleurs pourquoi il faut interroger nos manières de lutter contre eux. Les agents de l’horreur ici ne sont pas des « étrangers », ni même des « autres ». Conséquence : notre société est celle des faux-semblants, des mensonges de tout ordre, des lâchetés, etc. Il suffit de regarder un seul bulletin télévisé (TF1, F2 ou F3) pour constater les dégâts. Ces derniers temps, deux tiers dévolus aux intempéries, et rien sur la situation en Afrique, en Syrie, etc. Nous avons peu à peu, sous la poussée toujours très assurée des idéologues néo-libéraux, des dirigeants d’entreprises eux aussi néo-libéraux, nous avons laissé se creuser un écart insupportable entre ce que vivent au jour le jour un grand nombre de nos concitoyens, et ce qui fait récit public à travers les médias. Cet écart est, je le crains, irrémédiable.

 

5/

Une question reste. Du côté des filmeurs des décapitations ou des mises à mort par le feu, comme du côté des spectateurs que nous sommes, que tant d’autres sont à travers le monde, et que l’on nous montre les scènes en entier ou en partie, reste la question de la fascination pour la mise à mort, le supplice, l’horreur. (Bataille) Là encore, je sépare ce qui serait vu par d’éventuels spectateurs du supplice en direct de ce qui est vu par nous autres à travers le monde, et qui nous arrive nécessairement cadré et commenté. Qu’est-ce que le fait de filmer, cad de cadrer et d’enregistrer, change à l’horreur de la chose. Quel est ce fil qui relie à travers le film bourreau et spectateur ? Le désir de voir et le désir de destruction ?

Je laisse ces questions ouvertes.

 

Jean-Louis Comolli

 

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2 réponses à “Trois dimensions

  1. Bonjour. Quelle réflexion intéressante. Peut-être pourrions-nous interroger également l’importance de l’accessibilité. Accessibilité à l’acte de filmer (presque tout le monde, partout, possède un téléphone qui fait vidéo), et accessibilité aux films. Pourtant, je ne suis pas sûre qu’on puisse parler d’une banalisation. On ne s’habitue pas aux images de Daesh. Ni à celles, amateures, de syriens blessés qui envahissent youtube. Nous vivons aujourd’hui un nouveau rapport à l’image. Qui instrumentalise qui ? Y a-t-il seulement instrumentalisation ? J’aimerais questionner aussi la réaction du gouvernement français à ce phénomène des vidéos ( https://www.youtube.com/watch?v=U2XygmT1dMM ) : les images, en fond, d’où viennent-elles ? Toute image, si puissante soit-elle, peut-elle être ainsi anonymée ?

    Beaucoup de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponses. L’important, comme toujours, est de les chercher.

    Bien à vous,

    Ariane

  2. Oui, ma foi, les images aujourd’hui viennent pour une grande part d’on ne sait où. Qui les fait? Dans quelles conditions ? Dans quel(s) but(s) au-delà d’impressionner ou de terroriser ? Nous entrons dans le temps des images quelconques. Ou plutôt, nous y revenons, car telles elles étaient dans les premières quinze ou vingt années du cinéma. Je propose donc de compléter la « critique » des films par l’analyse de leur processus de création ou de composition. On a vu les chaînes « publiques » françaises (oh! guillemets!) montrer pendant deux semaines au moins les images des clips publicitaires de Daech comme si elles étaient tournées par des équipes de ces télévisions. Au bout d’un long temps, un cartouche est apparu nous prévenant qu’il s’agissait là d’images de propagande. Franchement, ça se voyait. On n’avait donc pas voulu le voir. Pourquoi ? Parce qu’elles collaient parfaitement à l’image que ces télés se faisaient de Daech et qui, justement, était la même que celle de Daech! La publicité est mise en scène par ses spectateurs mêmes. Mais nous n’en avons pas fini. Quantité de films dits d’ « action » ont marqué de toute évidence les filmeurs de Daech : ils nous renvoient nos propres images. Courage! Jean-Louis Comolli.

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