À la folie Un documentaire de Wang Bing, 2014

 

 

Tourné dans une structure psychiatrique située dans le Yunnan (une province de la Chine du Sud), À la folie (en chinoiis, Feng ai, et en anglais ’Til Madness Do Us Part ) nous fait passer presque quatre heures dans un établissement qui renferme deux cents « patients », hommes et femmes, en étages séparés, à la fois prison et asile, qui mélange les « déviants » terme qui, en Chine, comprend tout ce qu’on veut, les personnes violentes dans leur famille qui a demandé l’internement, ou violentes en société (bagarres, assassins et violeurs compris), les malades mentaux, les dépressifs, les trafiquants, les débiles, les personnes accusées de pratiquer leur religion d’une « manière abusive ». Sans fin.

Wang Bing a passé près de trois mois dans cet asile plus proche d’une prison, entre janvier et avril 2013. Il a vu le ciel et la cour centrale recevoir tour à tour la neige, les éclats de pétards et des feux d’artifice du Nouvel An (22 janvier 2013, Année du Serpent), les premiers rayons de printemps, à l’étage des hommes dont il filme inlassablement les jours et les nuits, les mêmes lieux avec la répétition et l’infime décalage apporté par le temps qui passe, entre les bancs de la salle de télé, les chambres à 6, 4, 3 ou 2 lits, avec ou sans fenêtre, aux lourdes portes de métal, la coursive grillagée qui entoure la cour centrale carrée, le sol bétonné, les quelques bancs, les points d’eau, les grilles qui ferment les escaliers situés aux angles, des espaces à la fois monotones, ponctués de mini-évènements, presque nuls, parfois dramatiques, visuellement laids – peintures sales, lits en désordre, souillures diverses -, espaces courts écrasants, fermés. Les cris et les appels résonnent brièvement ou interminablement, bruits de portes, pleurs, plaintes, rires, bruits de pas, urine dans les cuvettes, peaux de mandarines apportées par les quelques visites qui ne font pas vraiment plaisir. L’intimité avec laquelle Wang Bing filme les personnes et les lieux l’a évidemment obligé à se cantonner à l’étage des hommes ; de ceux-ci, il indique seulement, en surimpression, leur nom et le temps de détention déjà écoulé, jamais les raisons qui les ont conduits ici. La caméra est suffisamment attentive pour les individualiser, doucement, et, peu à peu nous les rendre familiers.

Nul atelier, nul entretien avec les médecins qui se bornent à soigner les corps et les esprits à coup de cachets ou d’injections.

Dans cet univers sonore et visuel agressif ou dissolvant, incessant, les médicaments et la lassitude installent une sorte de résignation, presque de paix et certains des « anciens » peuvent consoler les nouveaux entrants qui sont saisis d’horreur par leur condition, bien plus que ceux qui traînent là depuis dix ou onze ans. Ça devient leur « chez soi ». On se fait à tout.

De ce monde, en effet, comment sort-on (je parle des malades, pas encore des spectateurs) ? Et dans quel état ? Eh bien, on sort peu et mal. Car ce monde est clos, abrutissant, oppressant, codé, mais connu, alors que l’extérieur est devenu effrayant, pour celui qui quitte l’asile, momentanément (il n’y a pas de libération définitive dans le temps du film).
Au bout d’environ 3 heures de film, Wang Bing a placé une séquence où il suit, au dehors, un des patients en permission pour quelques jours. Son génie, par ses cadrages frontaux, ses suivis glissants, sa lenteur, sa discrétion (mêlée malgré tout d’ insistance), est de montrer que le dehors est en changement, en construction, avec ses survivances menacées, aussi indifférent et hostile que le dedans. L’homme déstructuré par des années d’internement est peut-être plus malheureux encore à l’extérieur, où il n’a plus de place : que faire dans un ex « chez soi », quand il y trouve sa femme inquiète et pleine de reproches dits ou non-dits, et où il traîne avec lui les cauchemars, l’atmosphère mentale et physique de l’univers clos et fait de contraintes et de vide.

Un exercice difficile

Il est très difficile d’écrire sur Wang Bing, qui réalise ses documentaires dans des lieux et avec une temporalité qui ne sont pas, en apparence, les nôtres ; il est toujours réducteur de l’enfermer dans la structure d’un article, si peu académique soit-il, dans les formes verbales, dans des paragraphes, eux-mêmes suscités par un désir de comprendre, de raisonner, de classer. On est souvent contraint à décrire.
Wang Bing casse les classements, car son langage cinématographique est opposé à la verbalisation et la remplace entièrement. Nul commentaire, nulle présentation, on ne l’entend pas, et nous, dans le noir de la salle, nous recevons sans médiation l’image chargée de sens, d’associations, de sensations, de sentiments, on est assailli et affecté jusqu’à épuisement.
Sur ses précédents films, j’ai utilisé dans l’écrit ses propres techniques (qu’il fait, lui, en image) : répéter, énumérer, revenir, recommencer, comme il le fait, déballage temporel aux évolutions imperceptibles, livrées aux yeux du spectateur.

Si on le voyait peu dans ses précédents documentaires, ici, on ne le voit pas du tout, juste son souffle parfois ; sa caméra invisible nous sert d’yeux, elle suit, en courant ou en s’immobilisant, le tueur de moustiques vrais ou imaginaires (« meurs, meurs, meurs ! » à chaque coup de savate sur le mur) ; le jeune homme qui fait le pari de parcourir vingt fois la coursive et s’arrête à deux fois et demie ; l’homme qui a envie que sa fille ne le voit pas dans cet univers dégradant et l’éconduit gentiment alors que tous deux sont au bord des larmes ; le « nouveau » que les infirmiers ont passé à tabac. Le cinéaste utilise ici, comme toujours, pour faire passer une réalité, le relais de l’activité des personnes filmées, qui devient dérisoire ou tragique, rarement drôle. Ici, c’est sensible plus encore, car oralement, les hommes s’expriment peu ou pas, contrairement à la femme de Fengming, femme chinoise, ou aux ouvriers d’À l’ouest des rails : ces derniers avaient à leur disposition leur passé, leur pauvre présent et un espoir d’avenir assez menacé mais non pas gommé, dans À la folie, non, rien, la structure entière du temps est avalée dans la répétition et les médicaments.

Wang Bing filme, fidèle à son répertoire, fidèle à ses propres obsessions, fidèle à son amour de chaque humain, très proche des corps désemparés, de la solitude développée dans la promiscuité d’une petite foule concentrationnaire, dans l’esprit muselé par les calmants, la surveillance maniaque de la prise des médicaments, la « surdité » des médecins ou infirmiers ; il montre la fragilité charmante de la peau nue, des cheveux, des membres nus ou vêtus, il filme et insiste sur les gestes obsessionnels ou obligés des hommes enfermés, ceux qui courent nus malgré le froid, ceux qu’on ne voit pas, roulés en boule sous leur couette, à toute heure du jour.
Le film ouvre pratiquement par une séquence assez longue de lavage de pied et de jambe, presque tendre, attentive. Peu à peu et grâce à la caméra, nous nous repérons dans cet espace limité, parmi les types à bonnets ou d’autres hirsutes, ou chauves, toute la gamme des structures de visages chinois si variés, couleurs, yeux, regards, corps endormis, corps agités, tranquilles, désespérés, mâchoires, pieds, poignets. On pense souvent au documenaire À l’ouest des rails qui avait les mêmes attentions pour chacun des individus dans un espace moins désespéré.
Il filme heureusement quelques bribes de tendresse homosexuelle dans les chambres, et même hétérosexuelle (un homme et une femme, qui se parlent et plaisantent par dessus la coursive, se rejoignent quelques minutes de chaque côté de la grille de l’escalier qui séparent leurs étages), pour de faibles étreintes séparés par les gros barreaux.
Parfois, dans la bande-son tour à tour angoissante ou creuse, on entend chanter, et, comme dans À l’ouest des rails, les internés du Yunnan chantent de petites chansons sentimentales et mièvres, où il est question de fleurs, d’oiseaux et d’amour brisé, dans un décalage stupéfiant avec le monde gris et dur où elles émergent ; plus étrange encore, l’une d’entre elles, montant de l’étage des femmes, parle des aventures de la « Neuvième sœur », fossile d’un autre monde, celui des familles nombreuses, étrange survivance d’un temps impérial disparu.

Questions

Je suis sortie complètement sonnée de ce film, qui dure 3 heures 47 : chacune des 227 minute est une somme de questions, de réflexion et de souffrance à la fois infinies et bloquées. J’ai mis deux jours à accuser le coup, à cuver. Voir ce film a été pour moi une expérience presque monstrueuse et pourtant nécessaire en tant qu’être humain, je n’ai jamais eu envie de m’en aller et j’ai pourtant souffert à chaque minute.

Wang Bing s’est glissé en témoin, en face de la réalité de cette vie enfermée, signe et produit de la condition humaine et des particularismes de la société chinoise au début du XXIe siècle. J’étais moi-même enfermée, deux ans après la prise de vues, dans une salle de cinéma parisienne confortable, dans ma condition de spectateur de documentaire, avec ma propre histoire, dans ma propre société, voyeuse par témoin interposé, mais quand même voyeuse.
Assaillie et affectée jusqu’à une limite de l’épuisement dû à la tristesse et à l’impuissance devant le malheur et la résistance des hommes.

Comment et pourquoi Wang Bing lui-même résiste-t-il à cette pression étouffante ? Par la volonté de transmettre l’expérience et la réalité. Par la tendresse réelle de sa caméra. Par l’existence qu’il procure aux êtres qu’il filme dans leur héroïsme de survivant . Par la conscience qu’il a de transmettre un monde avec ses failles et ses blocages.
Je n’étais pas assez sonnée pour me réconforter bêtement à la pensée que c’était en Chine et que, ici, non, non, il n’y avait pas ça, que, ici, les normes sont différentes.

Comment sortir, moi, nous, de cette communion de quatre heures, avec un monde qui n’a rien d’imaginaire ? Pendant la séance, je me soutenais par l’idée assez lâche que j’allais pouvoir sortir de ce monde, dans 227, 226, 225, 224… 140, 139, …. 75, 74 …23, 22… 4, 3, 2, 1 minute.
À l’ heure zéro, pendant que descend le générique, comment les laisser ? Je les ai quittés avec peine. Pourtant, je n’en pouvais plus.

Penser à eux, dans leurs pauvres murs.

À partir de là, il n’y a plus que des questions, certaines propres à chacun et à notre histoire, les autres banales à pleure sur l’humanité, les humains, leurs organisations politiques, leurs rapports de couple, leur dignité, leurs capacités, leur résistance, leurs limites, l’importance du corps etc. Banales à pleurer parce que jamais résolules, parce que le malheur, la brutalité, le mépris et le dédain des autres sont horribles, la privation de liberté insupportable, même si l’empathie, la tendresse, la douceur d’un contact, arrive parfois à se glisser dans les interstices les plus infimes.

Ne jamais manquer un film de Wang Bing, témoin majeur de la condition humaine, inscrite dans l’histoire, le temps et les lieux particuliers d’une époque. Mais pour À la folie, il faut se méfier de la violence extrême des situations, personnelles et générales, et savoir qu’il faudra encaisser.

Par Hélène Puiseux

 

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