« Il faut briser le charme de l’image »

1993

Il faut briser le charme de l’image.

 

Pour éviter la catastrophe informatique qu’évoque Paul Virilio, celle du temps réel, de l’espace aboli, de la télé présence et de tout ce qui en découle, il faut briser le charme de l’image, ce que le cinéma n’a pas su faire croyant naïvement asseoir son empire sur ce charme même, alors qu’il n’a fait ainsi que préparer le lit de la télévision qui aujourd’hui le tue. Les « ingénieurs du trafic informatique » qu’il réclame seront aussi ceux qui feront sortir l’image de l’espace du réflexe pour la faire entrer dans celle de la réflexion.

Pour cela, le commerce des images doit cesser d’être à sens unique pour devenir comme celui de la conversation le lien et la matière d’un échange entre les hommes.

Il faut briser le charme sans pour autant entrer dans la suspicion panique.

Créer partout des ateliers pour briser le charme de l’image est une des urgences de l’Education Nationale. Périphérie pourrait être un de ces ateliers.

Cette idée est d’autant plus difficile que tous, à un moment donné, nous voulons, nous souhaitons, nous aimons être sous le charme. Tout va bien quand c’est à un moment et dans une situation choisis;, et non subis. Car alors, nous tombons dans la dépendance.

Etre sous le charme d’une femme qu’on aime ou de la parole d’un éveilleur de conscience c’est magnifique mais tomber sous le charme d’un leader politique fanatique et charismatique ouvre la voie aux plus grands dangers. Les plus vieux mythes de l’humanité nous enseignent que le mal, c’est à dire ce qui peut détruire l’homme, commence souvent par prendre le visage du charme et de la beauté.

 

La télé-présence entraîne la volonté de présence dans la télé, pour asseoir son pouvoir.

Si c’est l’événement mondial qui fait l’événement télévisuel, parce que c’est la télévision qui fait la mondialisation de l’événement, il faut être présent au cœur de la télé pour pouvoir le faire. Et voilà pourquoi la lutte des places a remplacé la lutte des classes.

Organiser l’événement parce qu’on est à sa source, donc asseoir son pouvoir de faire tout simplement (pas forcément son pouvoir de manipulation diabolique), sa capacité d’initiative, sa place de « décideur ». En fait de décideur-décidé, car ces soi disant « décideurs » sont à la merci d’un flux qui les agit bien plus qu’ils n’agissent sur lui.

D’où la fermeture de la télévision à toute réflexion extérieure, puisque les décideurs sont dans la place et que, pour rester dans la place, il ne faut pas laisser de place sur l’antenne à quoi que ce soit d’autre qui ne renforce pas ce pouvoir des gens en place d’organiser de l’intérieur la mondialisation permanente de l’événement.

Avec se système, ne devient important que l’événement qui passe par là, à portée des décideurs, donc, souvent le n’importe quoi ou l’anodin et non celui qui naît d’une réflexion sur la société et sur le monde.

 

C’est pourquoi, le rôle de l’Etat, de la puissance publique, ce n’est pas tant de nommer ou de faire nommer à la tête de telle ou telle chaîne, qui reste prisonnière des mêmes grilles et du même système, mais de briser le flux, de couper la propagation épidémique, l’inflation exponentielle d’une image vouée à la mondialisation de l’événement en temps réel et de la télé présence. Il s’agit de mesures de santé publique, comme de faire mettre des préservatifs pour éviter la propagation du sida ou de mettre des barrages sanitaires à la frontière des départements pour faire rouler les voitures dans du désinfectant et éviter la propagation de la fièvre aphteuse ou autre maladie du bétail.

Comme pour la prévention en matière de santé, c’est une question d’éducation.

L’urgence, c’est que l’éducation à l’image doit aller plus vite que la prise de pouvoir de l’image magique et que l’éducation à l’image prend infiniment plus de temps que celui de la fascination et de la mondialisation par télé présence à l’événement.

Mais, il n’y a pas de voie courte, autre que celle-ci, celle de l’éducation à l’image. Il n’y a pas de voie pour la production de contre-image qui, par une magie inverse à celle des images magiques, combattraient la nocivité de celles-ci.

C’est pour cela qu’il n’y a pas de temps à perdre, justement parce que ça en prend beaucoup (de temps) !

Introduction de JL Comolli.

pour le texte Jean-Patrick Lebel, « Technique et idéologie » (1971, réédité dans Cinéma contre spectacle)

 

 

 

 

 

 

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