À l’heure de Youtube

Nous ne supportons plus la durée

Paul Valéry

 

Qu’est ce qui s’est passé depuis le début des années 2000, à l’époque où Jack Lang mettait en oeuvre au Ministère de l’éducation sa politique des « Arts à l’école » dont j’étais le conseiller cinéma ? Sans doute la mutation la plus radicale, depuis des décennies, dans le rapport des enfants et des jeunes au cinéma : le passage au tout-numérique.

Cette révolution n’a plus rien à voir avec la vieille question des différences générationnelles de culture, c’est une véritable mutation anthropologique. Les adultes d’aujourd’hui (les enseignants, les passeurs) sont une génération de transition entre l’ère antérieure et l’ère nouvelle alors que les « natifs » d’Internet sont une espèce mutante dans leur rapport aux images et aux films.

Qu’a produit l’avènement définitif de l’ère du numérique ? Des choses radicalement différentes selon que l’on parle de la projection numérique, de l’usage d’Internet, de la culture cinéma ou des outils de réalisation.

 

Finalement la projection numérique généralisée dans les salles de cinéma ne change rien au dispositif primitif du cinéma, né avec son invention : le spectateur s’assoit dans une salle, la lumière s’éteint et le film est projeté sur l’écran pendant une heure et demie. Ce que l’usage intensif d’Internet a rendu problématique c’est l’exigence fondamentale de ce dispositif : regarder un film dans sa durée, sans possibilité de switcher d’un film à un autre ni d’une séquence à une autre, en étant dans l’obligation d’aller d’une scène à l’autre jusqu’à la fin du film. C’est-à-dire une acceptation de la durée et de la linéarité du film.

Internet est une école d’impatience, je l’écrivais déjà dans L’Hypothèse cinéma en 2002. Chacun fait quotidiennement sur le Net l’expérience de la circulation rapide, de plus en plus rapide, d’un écran à un autre, d’un fichier à un autre, vitesse excitante mais qui laisse finalement peu de traces. Souvent, après une ou deux heures passées sur le Net à sauter de page en page, on réalise que de ce montage aléatoire et accéléré rien ne s’est inscrit dans notre mémoire, une page effaçant l’autre. Juste un étourdissement.

Cette pratique de la circulation rapide produit une augmentation exponentielle de notre faculté d’impatience. Nous n’allons même plus au bout d’une vidéo de 4 minutes postée sur Facebook (trop long !) où certains finissent par préciser à l’intention de leurs amis de ne pas zapper trop vite et d’attendre la troisième minute de cette vidéo-là pour en apprécier le sens et l’intérêt.

Ce mode rapide de circulation restait encore, il y a peu, linéaire. Il est en train de muter aujourd’hui et de devenir tabulaire avec les multi écrans où l’impatience trouve un autre exutoire dans la possibilité de passer simultanément d’un écran à un autre, de sa boîte email à Twitter ou à Facebook tout en suivant du coin de l’œil un match de foot où une série américaine. Les étudiants considèrent depuis quelques années déjà que le prof est un écran qui cause et que l’écouter n’est pas incompatible avec l’écran de leur Smartphone.

 

Dès les années 60 Godard déclarait que, puisque de toute façon tous les films finissent en morceaux, il préférait, quant à lui, les « faire » déjà en morceaux. Pierrot-le-fou est de toute évidence un film où Godard passe lui-même d’un morceau à un autre morceau en toute liberté de ton et de style, avec jubilation et invention poétique. C’est la raison pour laquelle les enfants petits adorent Pierrot le fou avec lequel ils se sentent de plain-pied car ils le goûtent petit bout par petit bout sans se soucier le moins du monde de la linéarité dramatique. Aujourd’hui, inversement, les cinéastes « auteurs » cherchent une forme de résistance à cette impatience et à ce morcellement généré par Internet et font des films de plus en plus longs pour s’assurer de spectateurs capables de s’engager dans la durée de leurs films. A Cannes cette année les films de 90 minutes, jadis la norme, étaient considérés comme exceptionnellement courts.

Mais les films se séparent de plus en plus en deux catégories : ceux qui veulent mimer, dans le temps continu de la projection, le temps discontinu et la vitesse des sautes d’Internet, et ceux pour qui le cinéma reste un art de la durée. A l’ère d’Internet, les spectateurs qui continuent à aimer et à avoir besoin du cinéma sont ceux qui veulent retrouver un dispositif qui les invite à entrer dans un temps accueillant et continu, dans un espace qui les isole et les protège de la multiplication des sollicitations tous azimuts des autres écrans « ouverts ». La durée est donc une sorte de refuge ou de parenthèse qui peut devenir d’autant plus désirable que le monde digital environnant nous en exclut et nous en prive. Encore faut-il éprouver cette privation, ce qui est de moins en moins acquis.

Il faudra un jour questionner, à ce sujet, l’attraction de plus en plus grande qu’exercent les Séries américaines. Bien sûr leur qualité ne permet plus de décréter je ne sais quelle supériorité du cinéma, mais la véritable explication est sans doute à chercher du côté du rapport à la durée. La série travaille une durée très longue mais cette durée est conçue dès le départ pour être segmentée et structurellement répétitive.

 

Je ne doute pas que ce nouveau mode de rapport aux images – vitesse de rotation rapide, pratique généralisé du switch, et simultanéité des écrans multiples – va développer des formes nouvelles d’intelligence des images, dont il est bien trop tôt pour se faire la moindre idée. Mais que peut faire aujourd’hui un adulte entre deux ères, qui s’est donné la mission d’éduquer les natifs d’Internet au cinéma linéaire de l’époque qui exigeait la durée continue ?

Il doit d’abord se convaincre, loin de toutes les démagogies « accompagnonistes » qu’il n’y a pas de pédagogie sans ralentissement et sans désignation. Il ne doit pas se laisser intimider par la démagogie selon laquelle il faudrait courir encore plus vite que les élèves et, bien sûr, travailler à partir de ce qu’ils aiment. Un savant, faisant autorité dans son domaine, déclarait avec le plus grand sérieux au Centre Pompidou, lors des journées d’études Europe créative de novembre 2013, qu’avec Internet et les nouvelles pratiques liées au numérique « il fallait se mettre à courir, comme dans la loi de la jungle de la nature, pour ne pas se faire manger ». Heureusement il y a encore beaucoup d’éducateurs qui considèrent qu’ils ne sont pas au service de la loi de la jungle ! La loi de la jungle, aujourd’hui, c’est celle du stade suprême de la consommation : passer de plus en plus rapidement d’un produit à un autre, oublier le passé qui ralentit, et s’étourdir dans le pur présent vif-argent de cette vitesse. Si éduquer a un sens c’est plus que jamais celui de maintenir un lien entre le passé et le présent. Sans ce lien nous risquons de former des poules sans têtes, amnésiques et heureuses de l’être.

 

L’autre mot d’ordre qui me semble plus que jamais essentiel en pédagogie du cinéma est celle de créer des liens entre les films, entre les extraits de films, ce qui constitue le meilleur antidote à la circulation sans mémoire. Au début des années 2000, j’ai mis en oeuvre une pédagogie de l’extrait, ou plutôt de la mise en rapport d’extraits de film, qui étaient le fondement de la collection L’Eden cinéma. J’y voyais une fonction apéritive : la vision d’un extrait donne souvent une furieuse envie de voir le film en entier, cela se vérifie tous les jours en classe ou en cours. Mais surtout la possibilité d’une pédagogie non verticale, où les élèves trouvent par eux-mêmes, entre eux, des outils pour penser le cinéma. Si la circulation sur le Net, sur Youtube par exemple, permet de passer très vite d’un extrait à un autre, rien ne fait lien entre ces extraits aléatoires et rien ou presque ne vient s’inscrire dans la mémoire du navigant, à part la sensation excitante d’une circulation étourdissante. Par contre il suffit de monter à des élèves 5 ou 6 extraits soigneusement choisis par rapport à une question de cinéma (par exemple le hors champ dans sa fonction suspense) pour que les élèves, sans aucun discours de savoir préalable énoncé par le maître, dégagent eux-mêmes la catégorie de hors champ que ces extraits rendent visible. A la séance suivante on abordera une autre figure du hors champ, par exemple l’évitement de représenter une scène d’horreur ou une scène sexuelle. Et ainsi de suite jusqu’à faire le tour de la question du hors champ. Cette méthode comparative a un autre avantage qui est de créer des liens entre des cinémas de pays, d’époques et de styles différents. Elle a aussi une fonction de désignation sans laquelle les enfants n’iraient voir que ce qu’ils connaissent déjà ou ce qui leur est désigné massivement par les poids lourds de la publicité, des médias et de l’industrie du cinéma. Autre vertu de cette méthode : elle permet à l’éducateur d’avoir un véritable échange avec la culture de ceux à qui il enseigne : dans cet exemple, le prof peut demander à ses élèves de chercher eux-mêmes sur Youtube, et dans les films qu’ils connaissent, un extrait où le hors champ remplit la même fonction de suspense. Il découvrira des extraits de films que lui-même ne connaissait peut-être pas.

 

Le numérique a été aussi une véritable révolution dans l’autre grand versant d’une pédagogie du cinéma, celui de la pratique de la réalisation. Les outils du tournage, du montage et de la projection (ou de l’échange via Internet), sont devenus légers, faciles d’accès et très vite familiers d’usage aux natifs du numérique. Un gros verrou a sauté pour la réalisation de films en situation pédagogique qui a été longtemps d’une lourdeur technique décourageante. Mais cette facilité et cette instantanéité de l’usage des outils numériques d’aujourd’hui ne nous exonèrent pas de penser et de repenser la question pédagogique. Au contraire. Elle fait naître des illusions euphorisantes sur une création qui serait aujourd’hui à la portée de chacun, spontanément, rendant ainsi caduc tout apprentissage de la création.

Il y a une grande et foisonnante créativité sur Internet. Grâce aux outils numériques devenus quotidiens comme les smartphones, tous les élèves et les étudiants peuvent filmer des plans ,des « capsules », des petits courts métrages et les mettre en ligne comme une goutte d’eau dans l’océan d’Internet. Mais est-ce que les jeunes qui tournent et diffusent ces clips ou ces capsules apprennent quelque chose de faire un film ? Est-ce qu’ils s’expriment ? Y a-t-il vraiment création ?

La créativité spontanée sur Internet est majoritairement une créativité du plagiat, de l’imitation, du détournement. Même Arte, sans doute par souci de jeunisme, proposait récemment un concours où il s’agit de parodier la fin d’A bout de souffle ! On imagine les résultats… La créativité spontanée, réelle, suscitée par Internet n’est pas à confondre avec la création. La créativité est le carburant de la création, mais pour qu’il y ait véritablement création il faut qu’il y ait un projet et une pensée de ce projet par rapport au monde et à l’art que l’on pratique. Il faut une pause réflexive par rapport à l’accélération généralisée. L’internaute n’attend d’évaluation que statistique et instantanée : le nombre de « vu » et de « like », comme l’industrie du cinéma n’attend que la quantité de billets vendus. Une vraie création est d’abord auto-évaluée par le créateur lui-même par rapport à son propre projet, et cette évaluation se fait dans la solitude et le doute. Pour lui, l’échange, le partage avec les autres ne vient qu’après, quand le film est fini et qu’il affronte la critique, le public.

La créativité spontanée et parfois collective d’internet est majoritairement de l’ordre de la communication et de la consommation. Une vraie pédagogie de la création cinématographique passe par une durée, celle de l’élaboration et de la maturation d’un projet. Le reste est gadget. La gadgétisation et l’activisme peuvent donner l’illusion d’une acquisition spontanée d’un savoir-faire ne nécessitant aucune pensée, aucun projet, aucun travail, aucune transmission, et créent beaucoup d’illusions chez les natifs. Les tubes en étain transportables ont renouvelé la peinture à l’époque de l’Impressionnisme, au milieu du XIXè siècle, le Leica a renouvelé la photographie dans les années 30, la vidéo a fait naître un art nouveau. Pourquoi cette mutation et ces nouvelles pratiques nées de l’usage d’Internet n’ont produit à ce jour, vingt ans après, aucun cinéaste qui ait renouvelé les formes du cinéma à partir de cette expérience nouvelle et massivement répandue ? Dans l’ordre de la communication, de la créativité, il s’est passé beaucoup de choses. Mais dans l’ordre de la création et du cinéma ? Peut-être est-il encore un peu trop tôt.

La mutation vers le tout digital a mis vingt ans à s’accomplir, elle est maintenant acquise et irréversible. Elle nous met au pied du mur : il faut non seulement en tenir compte mais travailler à de nouvelles stratégies de transmission du cinéma. On peut le faire, j’en suis sûr, à partir de la fragmentation. On peut élaborer une pédagogie raisonnée à partir du foisonnement de Youtube et des ressources immenses d’Internet. L’important est se tenir éloigné de l’idée répandue et paresseuse que l’accès à ces nouvelles pratiques de voir et de faire des images rendrait caduque la nécessité d’une pensée pédagogique. La ressource n’est pas l’outil. Il ne faudrait surtout pas se mettre à courir comme une poule sans tête dans la jungle enivrante de la consommation généralisée. Pasolini nous l’avait déjà dit.

 

Alain Bergala, Bref, n°112, 2014.

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Une réponse à “À l’heure de Youtube

  1. Article passionnant, et qui donne matière à réfléchir pour la génération des « natifs » dont font partie la plupart des rédacteurs de ce blog et qui sont aussi probablement les futurs enseignants ou penseurs de l’éducation à l’image !
    Cependant je ne suis pas sûre qu’il faille craindre le réflexe de fragmentation que génère la manipulation d’internet. Aujourd’hui encore, même sur une tablette dans le train, nous continuons à regarder un film jusqu’à la fin et à l’éprouver dans sa durée.

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