La caméra.

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Une caméra est une machine optique faite de main d’homme et dotée d’une longue histoire qui remonte à la camera obscura. Cette machine est composée d’un corps, support des différentes commandes, d’un magasin (ou d’un enregistreur-lecteur), d’un objectif photographique, et depuis les années 20, d’un système de visée qui permet de voir (visée reflexe ou écran de contrôle), ou de deviner (collimateur) ce qui sera l’image enregistrée. Dans le viseur comme sur l’écran de contrôle, l’on voit une part du monde visible, mais en réduction. Cette réduction gouvernée par les lois de l’optique est évidemment porteuse de l’ensemble idéologique qui l’a déterminée. Depuis les débuts du Cinématographe Lumière (1895) jusqu’à nos jours, toutes les optiques mises en jeu par toutes les caméras fabriquent des images à la fois cohérentes avec la vision anthropocentrée de l’espèce humaine, et avec les règles de la visibilité formulées par la perspective artificielle de la Renaissance italienne.

Toute caméra produit du monde cadré, qui s’oppose au monde non-cadré de notre vision familière. Cadré signifie que le regard du spectateur est mis en forme par le cadre, mais aussi que ce cadre — nécessairement limité — articule du visible avec du non-visible, donc du champ et du hors-champ. Le regard cadré par le système optique de la caméra occulte l’ensemble visible sur quoi il se détache et d’où il provient. Tous les films sont cadrés tout simplement parce qu’il faut conduire le flux lumineux vers la surface sensible pour qu’il s’y dépose, et donc lui donner des limites : c’est la fenêtre, qui définit toute caméra, tout format d’image. La caméra immobilise le flux lumineux reçu à travers la fenêtre le temps que, dans le cas de l’argentique, la pellicule soit impressionnée ; et dans le cas du numérique, le temps nécessaire aux systèmes de capteurs pour former une image. Sans cet arrêt qui se reproduit autant de fois par minute qu’on l’aura décidé, il n’y aurait plus d’images mais seulement des traces lumineuses.

Ainsi, le cadre est un cache qui dissimile à nos regards tout ce qui n’est pas inclus dans ce cadre, mais qui rend actif, du même coup, l’opération d’occultation dont ce cadre est responsable. Le non-cadré, le hors-champ, joue le rôle d’une réserve, d’images, de situations, d’actions, qui fait que ce hors-champ est porteur à la fois de promesse et de menace. C’est la dimension métaphysique de la caméra que de lier toujours visible et non-visible, actuel et virtuel, effectif et possible.

Mais la caméra est d’abord une machine à enregistrer ce fragment d’espace-temps, cet état du mode, cet ici-et-maintenant qui se présente à elle, dans les limites du cadre choisi. Enregistrer le visible, pour le revoir, pour le voir vraiment, pour le voir tel qu’une machine l’aura saisi. Qu’est-ce qu’enregistrer pour la caméra ? Fragmenter en brefs prélèvements (les photogrammes, les images) le flux visible dans lequel chaque sujet est plongé. Le visible est donc limité (le cadre) et analysé (fragmenté) par la caméra. La caméra transforme le monde visible en une suite d’arrêts sur image, d’instants fixes, qui ne reprendront l’apparence d’un mouvement qu’à la projection, selon un processus de synthèse aussi artificiel que l’analyse qui le précède. Avec la caméra, avec le cinéma, on passe d’une vision « naturelle » à une vision artificielle — qui tend à se faire passer pour naturelle. Il y a donc illusion. La caméra est une machine à traduire (transformer) le monde visible en une multitude de fragments discontinus qui, rassemblés par la projection, ne reproduisent pas exactement notre habituelle vision du monde : la fragmentation ne se voit plus mais subsiste sous l’apparence de continuité. La caméra est une machine à rendre étranger le visible qui nous est familier, à le disjoindre de ce que nos sensations familières nous font croire. Est produite l’illusion d’une suite d’images qui ressemblent à la vie — en laquelle il s’agira de croire comme si c’était la vie même.

D’autre part, la caméra, machine, enregistre un état donné du monde qui peut parfaitement être resté non vu par le cinéaste, ou le cadreur. Des événements sont enregistrés que personne n’a remarqués au moment du tournage. Pour « voir », il faut « revoir ». Le fonctionnement mécanique de la caméra, fort différent du fonctionnement de notre appareil perceptif, permet de garder trace de signes infimes ou tellement éphémères que l’œil ne les voit plus, mais qui, une fois enregistrés, redeviendront visibles. L’image cinématographique est toujours porteuse d’une possibilité de lecture ultérieure, plus complète ou orientée différemment. En ce sens, la caméra fabrique des images historiques, qui témoignent de leur temps mais sont ouvertes aux temps à venir.

A chaque instant de nos vies, le monde disparaît autour de nous ; il disparaît d’un coup d’œil à un autre. La caméra est une horloge qui enregistre ce passage du temps et conserve l’image des moments disparus du monde. Le passé disparaît sauf au cinéma où il redevient présent. Le monde filmé est tout ce qui nous reste du monde ancien disparu. Et la projection de ces images d’une disparition fait réapparaître ce qui a disparu sous forme fantomatique. Nous deviendrons nous-mêmes ces fantômes que les spectateurs de cinéma de demain pourront encore voir au présent, le leur.

C’est pourquoi les modifications importantes que la pression technologique, elle-même dépendante des pressions marchandes, aura fait accomplir au cinéma, au cours de son histoire (passage du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, de l’écran carré à l’écran large, de l’argentique au numérique…), ne changent rien quant au rapport du cinéma et du monde visible : le monde visible est détruit et reconstruit en permanence, mais le cinéma est là pour enregistrer ce qui change et ce qui disparaît. La caméra est un outil politique car elle objective nos mémoires. (JLC).

 

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