DANIS TANOVIC – ÉPISODE 1: un épisode dans la vie d’un cueilleur de fer

Filmer à l’improviste

Tiré d’un fait divers bosniaque sur le combat d’un père de famille pour sauver sa femme malade, Un épisode dans la vie d’un cueilleur de fer remporta à Berlin le Grand prix du jury et un l’Ours d’argent du meilleur acteur pour Nazif Mujic. Et pourtant le pari était loin d’être gagné pour ce film tourné avec 3 appareils photos (canon 5D), une équipe de 8 personnes, un van et 17 000 euros…

Il raconte : c’est en lisant le journal que le réalisateur est frappé par cette histoire invraisemblable : un père de famille se bat pour sauver sa femme malade, mais sa pauvre paie de ferrailleur ne peut couvrir l’opération. Encore possible dans une époque comme la nôtre ? De quoi douter du sentiment général d’amélioration des conditions de vie dont les européens sont si fiers. D’ailleurs Nazif, le mari et acteur principal n’hésite pas à le dire dans le film : la situation était meilleure pendant la guerre. De l’époque communiste, avec ses affiches de propagande stakhanoviste et sa foi dans le progrès, il ne reste dans le film que les gigantesques centrales et les cœurs inhumains de leurs réacteurs. Tanovic part donc rencontrer cette famille dans un petit village bosniaque perdu dans la neige. Il leur demande de rejouer leur histoire, ils acceptent. L’aventure durera dix jours dans l’hiver bosniaque, et donnera un film qui a épinglé à sa chaise le public berlinois.

 

Du Tanovic, pas du Haneke ni du Kusturica

« Pendant les deux premiers jours, je n’ai pas tourné. Je voulais qu’ils s’adaptent à notre présence, qu’ils nous oublient. Dès qu’ils essayaient de jouer, de faire les acteurs, je coupais. Généralement la première ou deuxième prise était déjà la bonne ». Le style Tanovic, dans ce film, c’est une épuration. La juste touche du documentaire. À la question : pourquoi avoir choisi le silence et non l’ajout d’une musique, il répond : « parce qu’il n’y a rien de magique dans la vie de ces gens. Certes, ce sont des tziganes mais pas ceux des films d’Emir Kusturica. Ici rien n’enchante le quotidien, donc pas besoin de musique ni de fête. D’autant que l’ajout de musique nous aurait coûté la moitié du budget du film ». Ici la magie et la chaleur se nichent dans le rapport entre les gens (le mari qui aime éperdument sa femme, l’entraide et la solidarité constantes entre les membres du village…)

Le point de vue du réalisateur a été de cheviller son histoire à celle de Nazif. « Nous n’avions pas de scénario, nous avons suivi l’histoire racontée par Nazif. J’aurais pu prendre le point de vue de sa femme malade, mais j’aurais filmé une femme alitée pendant une heure et demie, et je ne suis pas Haneke. » Il a préféré suivre le combat de l’homme, du « cueilleur de fer » dans sa quête pour trouver l’argent qui payera l’opération de sa femme.

 

Matière de cinéma ou cinéma de la matière ?

Filmer avec 3 appareils photos est une énorme contrainte pour un cinéaste : la prise de son est brute, le cadrage à l’arraché. Mais c’était aussi pour Tanovic un moyen de faire oublier le Cinéma dans ses grands airs, de suivre aisément les déplacements (imprévus) des acteurs et s’adapter aux conditions météorologiques ingrates. D’où les contrastes entre une image stable, sombre et reposante à l’intérieur du foyer et la violence du dehors (la neige blanche pique littéralement les yeux et les mouvements soudains du cadreur immergent les spectateurs. La matière de l’image, son grain est donc un dialogue entre lenteur et vivacité, calme et tempête.

Mais le rapport au film est également très charnel : Tanovic filme au plus près de ses acteurs. La caméra s’approche des mains de Senada (la femme) lorsqu’elle lave le linge ou pétrit la pâte de la sirnica (feuilleté au fromage bosniaque). Elle suit Nazif lorsqu’il abat un arbre et coupe du bois pour le feu, mais aussi quand il désosse des voitures à coups de hache, et part à la recherche de ferraille à vendre dans un ravin. D’ailleurs la caméra, embarquée dans la vie, prend des coups. On devine par exemple la chute du directeur de la photographie dans le ravin lorsque le plan chavire et se coupe immédiatement.

 

Quand la réalité dépasse la fiction : du cinéma à la demande d’asile

« Je n’avais pas besoin de créer un scénario, il suffisait de filmer la vie et les événements au jour le jour. » Tanovic s’émerveille de l’intervention accidentelle du réel dans son film : l’apparition d’un chien errant qui suit Nazif, la neige (« qui aurait coûté des millions dans une production hollywoodienne ») et les jeux imprévisibles de Semsa et Sandra, les deux petites filles du couple sont autant d’exemples qui traduisent la spontanéité du film. « L’électricien qui, sous la neige montent sur un pilonne et remet le courant avec des lunettes de soleil, je n’aurais pas pu l’inventer. »

Si la réalité dépasse la fiction, le film peut influencer la vie des « vrais gens ». La famille bosniaque, après le succès du film, s’est vue propulsée en haut de l’affiche en un temps record. « Nazif faisait la première page des journaux féminins bosniaques, ça a dû être le choc de leur vie. » Aujourd’hui, un an après la reconnaissance du film, la famille tente d’obtenir l’asile politique en Allemagne, mais tout laisse à penser que cette tentative est vouée à l’échec, et que Nazif, Senada et leurs 3 enfants vont devoir rentrer à la maison. Tanovic nous confie que l’acteur principal n’avait toujours pas vu le film après qu’il ait reçu ses prix. « Ma fierté s’est éteinte et je me suis fait tout petit lorsqu’il l’a u pour la première fois. J’avais filmé l’intimité de sa famille, je l’avais filmé en train de dormir. Quand j’ai vu qu’il l’appréciait, j’étais soulagé, et ma fierté est revenue. »

 

Damien Ledélézir

 

Photographie : Danis Tanovic venu présenter Un épisode dans la vie d’un cueilleur de fer © Flagey

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