Isabella, green actrice

 

Actrice du devenir

Même si son nom lui promettait de côtoyer les plus hautes étoiles du cinéma, c’est bien avec son prénom qu’Isabella est présentée aux plus prestigieux réalisateurs de notre époque. La collaboration la plus étincelante du point de vue de la critique est sans doute celle avec David, dont elle aime le point de vue surréaliste : « il n’a jamais été très intéressé par la narration et a voulu s’en éloigner à la manière des peintres qui ont fui le figuratif. Il travaille ses films comme des atmosphères : on y rentre comme dans une pièce pleine de mystères et de gens inconnus, on ne sait pas sur quel pied danser. De cette manière, contrairement à beaucoup je trouve ses films très réalistes. » Cependant c’est avec John Schlesinger (L’innocent, 1993) qu’elle prend réellement confiance en elle. Le réalisateur venu du théâtre lui fournit les outils techniques qui lui permettent de se rassurer devant la caméra, et d’apprendre à nourrir son personnage notamment par l’improvisation et les recherches en amont. Elle attache la plus grande valeur au travail du comédien et considère qu’on n’a jamais fini d’en apprendre sur nous-mêmes.

En ce sens, Isabella Rossellini apparaît toujours portée vers l’avenir, jamais nostalgique. Son expression corporelle illustre son caractère : entre sourires et sérieux, tantôt concentrée et tantôt légère, elle passe d’un état à l’autre avec une rapidité impressionnante, comme si elle était traversée par des pensées rapides et fulgurantes. Originalité de cette actrice qui serait certainement pour Deleuze un être du devenir et non de l’origine (attachant plus d’importance à sa propre construction qu’à son héritage pourtant prestigieux), toujours en transformation pour devenir autre que ce qu’elle est déjà (comme en témoignent ses métamorphoses successives jusque dans son Green Porno).

Green Porno

Dans son spectacle Green Porno (2014), elle revêt le costume d’une sorte de professeure / conférencière facétieuse qui explique à son audience les habitudes sexuelles des insectes, mammifères et autres espèces plus ou moins obscures qui peuplent notre planète. A grand renforts d’objets, costumes et vidéos dans lesquelles elle incarne elle-même les animaux dont elle dévoile les comportements (mante religieuse, mouche ou dauphin…), l’actrice avoue être pleinement à l’aise : « J’ai toujours été fascinée par les animaux. Beaucoup de gens me disent : ‘c’est étrange de vous voir dans ce contexte, ça ne vous ressemble pas.’ Mais ceux qui me connaissent vraiment savent que j’ai trouvé ma vraie vocation. » Celle qui dans son enfance voulait devenir costumière de théâtre semble en effet avoir trouvé un moyen d’accorder sa carrière d’actrice et le plaisir du travestissement avec sa passion pour le comportement animal. Et malgré ceux, nombreux, qui voulurent l’en décourager, cette artiste qui n’a jamais été frileuse pour son image a encore une fois fait confiance à ses désirs. Elle étudie donc l’ethologie pour son plaisir, et se souvient à quel point elle en était fasciné enfant. Frustrée aussi, « à cause de l’école qui complique volontairement ces sujets si intéressants par peur de choquer. »

L’idée avec Green Porno était de rendre accessible ce qu’elle avait appris, de simplifier par l’image et l’humour un vocabulaire parfois barbare, et de s’adresser à un public large : « beaucoup de gens s’intéressent aux comportements animaux. Et tout le monde s’intéresse au sexe ! »

Avec le concours de Jean-Claude Carrière, elle coécrit les textes de son spectacle scénique mis en scène par Murielle Mayette, de la Comédie française. « C’était un vrai plaisir de travailler avec Jean- Claude. Il possède cette formidable capacité à trouver de belles formules pour décrire les choses. Par exemple, lorsqu’il nous arrivait de nous poser des questions sur les raisons de certains comportements étranges, il répondait : ‘Et si la question n’était pas de savoir ‘pourquoi’ ?’ En tant qu’humains, nous avons besoin de savoir le pourquoi des choses, mais la nature fonctionne différemment ».

«Don’taskmewhy»

Et cette phrase pourrait peut-être parfaitement correspondre à Isabella Rossellini, elle qui a souvent dérouté, stupéfait voire choqué la critique et le public par ses choix de carrière qui paraissent dénués de toute logique prédéfinie. Malgré un parcours artistique scruté depuis ses débuts en raison de son exposition médiatique, la femme de 61 ans affirme elle-même avoir toujours fonctionné à l’instinct. Ses débuts en tant que modèle l’ont comblé pendant un temps : « J’ai adoré travailler avec les plus grands photographes, cela m’a rendu très heureuse ». Son image de mannequin figée dans le papier glacé prend soudain vie lorsque de grands réalisateurs s’intéressent à ce physique atypique, tels David Lynch, Abel Ferrara ou James Gray pour des rôles parfois à l’opposé de son image de beauté glamour et inaccessible. « Ne me demandez pas pourquoi j’ai fait ces choix : il n’y a pas de plan de communication, de revirements d’image ou de volonté de la briser » explique-t-elle avec le sourire. Lorsqu’elle était modèle, elle parlait des images d’elle-même en utilisant la troisième personne du singulier : « parce que ce n’était pas moi sur ces photos, mais déjà un personnage que je jouais : je devais être ‘elle’ la sulfureuse, ‘elle’ la sophistiquée… par mes portraits et mes personnages je convoie des idées, des images dans lesquelles je mets de moi. Je suis par essence beaucoup plus complexe et humaine que je ne donne à voir. »

Et ses personnages, en effet, sont pour la plupart des idées fortes, qui marquent. Son incarnation de la chanteuse Dorothy Vallens dans Blue Velvet est un rôle qu’elle a beaucoup aimé travailler avec David Lynch. « J’avais à ce moment là des cheveux courts, et ce n’était pas la vision de Lynch pour le personnage. J’ai alors eu l’idée de porter une perruque, et de créer ce personnage ambigu : plastiquement parfaite, elle a l’air d’une poupée à l’extérieur pour mieux masquer qu’elle est complètement détruite à l’intérieur. » Pour Wild at heart, seconde coopération avec Lynch, elle s’inspire de Frida Khalo pour son personnage de Perdita Durango : « j’ai toujours trouvé le physique de cette femme fascinant, à la fois repoussant incroyablement sexy. J’adore créer des personnages ambigus, aller les chercher très loin de moi-même ».

 

Damien Le Délézir

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s