Des mots, par centaines, par milliers, déversés sur les réseaux sociaux et dans les médias dans les jours et les semaines qui ont suivi le vendredi 13 novembre. Parfois touchants, terribles, et drôles aussi parfois. Parfois désolants. Des réactions brûlantes, à chaud, puis d’autres plus construites, réfléchies. Des mots, accompagnés d’un flot d’images, de symboles : le drapeau tricolore, des slogans. On lit partout que les mots manquent pour parler de ces atrocités, pourtant on n’en voit jamais autant. Pour moi je crois que ce n’est pas que les mots ont disparu mais qu’ils sont au contraire trop nombreux, et que je m’y perds, je ne sais lesquels choisir, je ne sais plus quoi dire.

Tout ce que je croyais avoir appris en cours d’histoire depuis mon plus jeune âge : la volonté de vivre en paix, le refus des atrocités de la guerre sur des innocents, tout cela s’est écroulé, comme si ça n’avait été qu’une vieille utopie inventée pour faire croire aux collégiens qu’ils vivraient dans un monde meilleur que celui de leurs parents. Parce que je ne savais pas qu’il fallait se réjouir que la France réplique à ces attentats par les bombes, compromettant la vie de personnes aussi innocentes que celles qui sont mortes pour rien le vendredi 13 novembre, au nom d’une archaïque loi du Talion. Je ne savais pas que les gens penseraient que c’est une solution. Je ne savais pas que les gens ne savent pas que les bombes ne peuvent pas tout éradiquer, qu’elles ne sont pas des remèdes contre la haine et l’intolérance qui renaîtront ailleurs. La guerre contre le terrorisme est d’abord une guerre contre l’obscurantisme, et il faut s’armer avant tout de culture et d’éducation. Les budgets des ministères de la culture et de l’éducation sont depuis des années au premier rang des victimes de la crise économique alors que ceux-ci représentent les conditions d’un peuple citoyen et capable de penser. On voit partout dans les médias que les demandes de jeunes qui souhaitent entrer dans l’armée se sont multipliées depuis les attentats. Très bien, s’il leur plaît d’être soldats, mais ne voudraient-ils pas devenir éducateurs, médiateurs culturels, etc ?

Je ne pense pas qu’il soit idéaliste de penser résoudre les problèmes par la culture et l’éducation. Ce n’est pas spectaculaire comme envoyer des missiles dans des avions, et c’est un combat de longue haleine, un combat de l’ombre, mais il portera bien plus ses fruits que celui des bombes car la violence ne fait qu’engendrer la violence et fait tendre notre Humanité vers le néant. Certains des terroristes des attentats étaient français, et il faut aussi se demander comment notre pays est arrivé à enfanter des monstres, qui ont été des petits enfants français jouant avec leurs camarades de récréation. Où est la fêlure dans notre société qui a fait qu’on puisse leur laver le cerveau au point qu’ils le fassent un jour exploser ? Peut-être avons-nous tous une part de responsabilité, peut-être recevons-nous le retour de bâton de l’individualisme latent de notre société, et du fossé croissant des inégalités sociales au point que certains de ses membres s’en sont sentis exclus et n’ont plus vu aucun sens à cette vie. Je n’excuse en aucun cas les terroristes ni leurs actes d’une ignominie sans nom, je dis simplement que les maux ne viennent pas de nulle part, que l’on ne naît pas terroriste avec une ceinture d’explosifs autour de la taille. Et en regardant le monde aujourd’hui, c’est toute l’Humanité qui semble n’avoir aucun sens, livrée aux mains des politiques et de leurs intérêts capitalistes, aux mains d’un Occident qui se déclare victime alors qu’il a lui-même enfanté Daesh.

Les symboles comme les mots étaient nombreux après les attentats, le slogan « Pray for Paris » m’a laissée perplexe : devons-nous adopter une posture d’humiliation et de vulnérabilité, à genoux et les mains liées, en attendant qu’un miracle opère, venant d’une potentielle puissance supérieure ? Les prières sont sans doute porteuses d’espoir et d’amour mais il y a quelque chose de gênant dans ce message. « Not afraid » : ces mots qui avaient fleuri sur les réseaux sociaux après les attentats à Charlie Hebdo sont revenus après ceux du 13 novembre. Non, je n’ai pas spécialement peur, si j’ai peur, je crois que j’ai rationalisé cette peur et que je vis avec, et que c’est bien comme ça. Mais j’ai peur de la peur de certains, de ceux qui la laissent grandir et se transformer en panique, qui leur serre le ventre et les empêche de réfléchir, les renferme sur leur petite personne et ferme la porte de leur coeur. Et j’ai peur bien sûr des opportunistes qui bâtissent leur politique sur cette peur, et je me dis que c’est quand même scandaleux que des attentats puissent servir ainsi le discours d’un parti politique (certains des représentants du Front National se manifestaient sur Twitter dans l’irrespect le plus total de la situation, dès une heure après le début des attentats le 13 novembre 2015). Ceux qui prônent la sécurité au travers de lois liberticides, ceux qui veulent monter les humains les uns contre les autres, ceux qui stigmatisent les musulmans alors que quiconque réfléchit une seconde comprend que ces crimes n’ont aucun droit de se revendiquer d’une religion, ceux qui veulent fermer les frontières et exclure de la France les personnes qui dans leur pays subissent chaque jour des attentats semblables à ceux du 13 novembre, ce sont ces gens-là qui me font peur, et ceux qui rejoindront leurs rangs, parce qu’ils seront égoïstes et qu’ils n’auront plus de coeur, parce qu’ils auront perdu leur humanité. C’est aux politiques bâties sur la peur qu’il faut s’opposer, et il me semble qu’il est plus que jamais important pour chacun de s’ouvrir à l’Autre, à la culture et à l’éducation.

Léa Busnel

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s