TRAVELLING 7 – Suite Armoricaine – Pascale Breton

suite

7.

Le dernier film de Pascale Breton, Suite Armoricaine, était projeté ce lundi 8 février 2016 dans la salle du Ciné-tnb à Rennes dans le cadre du festival Travelling. La projection était suivie d’une rencontre avec l’équipe du film.

A.

Une petite fille fait apparaître une tache de buée d’un souffle chaud sur le miroir en face d’elle ; son visage est brouillé dans le miroir. Elle se fixe alors une identité, affirmant qu’elle seule peut témoigner d’elle, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle vit. Le récit de Suite Armoricaine se déroule sur cette simple idée, pressante, nécessaire : fixer un instant. Les personnages principaux sans liens apparents se croisent, et un puzzle relationnel se reconstruit grâce aux souvenirs. La caméra accompagne cette multitude de regards sur le récit.

Les personnages sont la clé de l’énigme, la clé du mystère qui se cache derrière une vieille photographie envoyée à Françoise, l’héroïne. Par cette image et d’autres effets de réminiscence, le passé rejoint le présent au travers de regards portés ou échangés, Françoise, Ion, Moon, tous les autres aussi. Françoise, c’est la professeure universitaire parisienne qui a accepté un poste de conférencière à Rennes et revient dans son ancienne ville étudiante. Ion arrive dans la même université, Rennes 2, pour continuer une licence de géographie, Moon l’y retrouve, tout comme elle retrouvera Françoise, une amie de jeunesse. Et il y a la ville, Rennes, autre personnage, qui devient le terrain de ces relations et histoires intimes entrelacées et enchâssées.

Il semble que ce soit déjà, surtout, grâce à l’université, réceptacle de l’art et de la communication, que Françoise redécouvre peu à peu son passé. Mais aussi grâce au flot d’images brassées par le film. Tout comme cette petite fille au début du récit mêle son reflet dans le miroir à une pensée existentielle, il porte un soin particulier à la parole autant qu’à l’image. Les paroles déchiffrent, déroulent l’intrigue et les relations des personnages aux autres. L »image et les sensations accompagnent intimement cette parole, explorant et révélant les pistes du film. L’oeil de la caméra plonge souvent dans les cadres de peinture ou cadres photographiques, quand Françoise observe tour à tour les tableaux qu’elle étudie ou une vieille photographie qui hante son esprit. Double de l’oeil humain, cet œil cinématographique observe ce que les personnages observent, douce présence à côté d’eux. Une poésie de l’image se déploie alors dans le cadre. L’écran est occupé par le feuillage d’un arbre, une carte géographique, un relief, un paysage, ou une ville et ses lumières captées à travers une fenêtre des Horizons.

Les lieux choisis, Rennes mais aussi un coin de campagne finistérienne, sont loin d’être anodins, et il faut entendre ici Pascale Breton qui parle de la cinégénie de la Bretagne, de certaines époques aussi peut-être. La poésie de l’image devient nostalgique, exprimant l’énergie positive d’un désir quand la caméra capte un concert Rock ou New Wave dans la salle de la Cité des années 80, ou encore une maison plongée dans la campagne, et derrière elle un morceau de rivière dans les années 60-70, pour finalement capter le présent, une jeunesse étudiante et un milieu universitaire. L’attention portée aux endroits est tendre et complice. L’histoire n’aurait pu être déployée sans cette réalité géographique emplie de mémoire, de souvenirs et d’héritages culturels. Cela devient nécessaire pour que les personnages, et surtout Françoise, retrouvent la mémoire. Tout dans le récit est histoire, art et géographie. La constante du film est donc cette liberté temporelle. Pour faire ressurgir les souvenirs et pour reconstituer une histoire, des images du passé doivent refaire surface. Le besoin se fait sentir de s’ancrer dans ces lieux pour que les multiples périodes couplées à ces espaces géographiques précis fixent les instants.

Suite Armoricaine est un film composite, et surtout mosaïque ; il est composé à première vue de petits morceaux disparates recollés ensemble. Mais finalement, chaque morceau forme un ensemble qui raconte quelque chose, une histoire, même si tout n’est pas donné. Il est impossible de témoigner de l’ensemble du film en quelques paragraphes car les sensations et les impressions se multiplient.

Je me souviens alors d’une question, ou plutôt d’une impression, qui fuse à la fin de la séance pendant l’échange avec l’équipe du film, ce film serait davantage une piste qu’un donné. Et en effet : Suite armoricaine redonne entière liberté au spectateur qui poursuit le récit après la séance par ses réflexions et impressions. Tout n’est pas donné ; comme son titre l’indique, c’est un film qui donne suite.

Mathilde Pin

B.

D’un côté, Françoise, jeune professeur d’histoire des arts, revient à Rennes enseigner à l’université où elle a elle-même étudié. De l’autre, Ion, étudiant en géographie, est confronté à la présence dérangeante d’une mère sans domicile fixe qu’il a reniée, allant jusqu’à refuser de l’inscrire sur les papiers officiels. Françoise et Ion apparaissent dans l’ouverture de cette « Suite Armoricaine » à la manière des deux thèmes musicaux d’une sonate. Bien qu’ils ne se connaissent pas encore, le lien qu’ils entretiennent va au delà de la fréquentation de la même université. Toute la partition orchestrée par Pascale Breton semble alors viser à les réunir, résolvant du même coup une partie de l’énigme. Énigme équivoque, qui ne se formule pas sous forme de question, ou alors d’une infinité de questions : ce que les personnages cherchent, ce n’est rien moins que leur identité. Les personnages de Pascale Breton sont à la recherche d’eux-mêmes, ou plutôt de ce qui reste d’eux après le passage du temps. Pour Françoise, cette recherche prend la forme de la réminiscence de souvenirs de son enfance dans une ferme finistérienne, puis de sa jeunesse à Rennes, entre université et salle de la Cité – dont ceux qui ont vécu à Rennes dans les années 1980 se souviennent encore.

Tout semble alors faire office de mémoire involontaire: personnages, mais aussi images fixes, car le film regorge d’éléments visuels intégrés au cadre. La caméra accompagne Françoise dans son errance entre les toiles au musée des Beaux-arts, passe méthodiquement en revue avec elle les photographies de plantes médicinales utilisées par son grand-père guérisseur ; elle se concentre un moment sur le cliché en noir et blanc qui éveillera l’attention de Ion pendant son incursion chez Françoise, et se perd finalement au milieu des « Bergers d’Arcadie », au son de la voix presque envoûtante de Françoise qui commente le tableau dans un amphithéâtre de la faculté.

Une année scolaire se trouve concentrée en ces deux heures trente de film, pendant lesquelles les personnages semblent exécuter une sorte de danse où les duos se créent et se défont au fil des rencontres ; « Suite Armoricaine » interroge ainsi le passage du temps, vécu de manière sensiblement différente par les personnages. Françoise renoue avec ses souvenirs de jeunesse, avec difficulté mais aussi émotion, et semble chercher dans la parole une forme d’assurance. C’est pendant ses longues conversations téléphoniques avec Sven qu’elle parvient à retrouver des repères et à y voir plus clair dans sa situation présente ; de même, c’est en racontant ses rêves qu’elle en comprend le sens. Alors qu’elle s’engage dans une démarche de recherche où elle ressent le besoin d’être guidée, Ion adopte une attitude de refoulement et de rejet de son passé qui semble tout entier personnifié par la figure de sa mère Moon. Il choisit la fuite, et préfère dans un premier temps vivre caché, plutôt que de se confronter à la réalité. À ces deux personnages pourtant, il manque quelque chose : ils ont tout simplement besoin l’un de l’autre.

« Et in Arcadia ego. » L’épitaphe du tableau de Poussin qui ouvre en quelque sorte cette « Suite Armoricaine » revient ensuite à la manière d’un motif que le personnage de Françoise s’approprie, et qui est peut-être le seul élément qui relie les personnages entre eux : la recherche dans laquelle ils se sont engagés est infinie, puisque leur existence même ne finira jamais de se chercher.
L’Arcadie de « Suite Armoricaine », c’est la Bretagne des années 1970-80, territoire protéiforme, entre un Finistère profondément rural et Rennes, déjà à l’époque centre breton de la vie culturelle et étudiante ; cette Arcadie, c’est celle d’une jeunesse que Françoise regarde avec plus de tendresse que de regrets. En filigrane, le film pose la question de l’identité régionale, interrogation posée directement au personnage de Françoise confrontée en rêve à son incompréhension du breton. L’approche personnelle que fait Françoise de cette question trouve son pendant scientifique, ethnologique, en la démarche des étudiants du département Breton et Celtique qui cherchent à dresser un inventaire des « rêves des Bretons », entreprise paradoxale qui rationalise l’irrationnel, comme tente peut-être de le faire Françoise lors de ses conversation téléphoniques avec Sven. Une part d’irrationnel, ou plutôt de mystère, subsiste cependant toujours dans le fil des événements. Ce qui réunit Françoise et Ion à la fin du film, c’est peut être un désir commun de « trouver quelque chose », de connaître un peu mieux un passé pourtant dissemblable, dont ils n’ont qu’une infime partie en partage. Françoise ne le répétera jamais assez dans ses cours, l’Arcadie est un non-lieu, un espace-temps fantasmé ; pourtant, cette certitude rationnelle ne suffira jamais à ôter aux personnages l’idée qu’eux aussi, à un moment ou à un autre, ont été en Arcadie.

Naïde Lancieaux

 

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