CINEMA DU REEL 1 – In Jackson Heights, un film de Frederick Wiseman

In Jackson Heights

Le samedi 19 mars au soir, le Cinéma du Réel diffusait le dernier film de Frederick Wiseman, « In Jackson Heights ». Première projection du festival à laquelle j’assistais, et pas des moindres. Wiseman prend pour point de départ le quartier de Jackson Heights, dans le Queens, à New-York, et nous mène à travers ses rues, ses marchés, ses associations et ses cérémonies. Le film, loin d’être une simple visite guidée, est une immersion dans un monde emprunt de diversité et de cohésion. On entre dans un endroit où les maîtres mots sont la diversité, l’union et la lutte. Le film se penche sur les différentes collectivités qui composent Jackson Heights et qui soulèvent chacune des considérations sociales, légales, religieuses et raciales. Wiseman, à travers ce documentaire, pose la question de savoir comment représenter justement cette multiplicité de luttes et de vécus.

Le film s’arme d’un fil conducteur qui se dévoile aussi bien à travers le montage qu’à travers l’esthétique des plans : l’idée d’une communauté vectrice à la fois d’union et de diversité. À Jackson Heights, les collectivités s’articulent autour de différents enjeux tels que les origines, les croyances, les métiers, les passions ou encore les orientations sexuelles. Comme les trois mousquetaires avaient coutume de scander « Un pour tous, tous pour un ! », les habitants de Jackson Heights eux diront : « Nous ne sommes pas seuls, nous sommes cent ». Le quartier est un foyer de luttes identitaires, lesquelles souvent se recoupent ou se heurtent. Comment alors, représenter l’union dans la diversité ? Comment donner de l’importance à un combat sans en délaisser un autre ?

La solution réside dans la parole. Wiseman, à travers le cadrage, donne la parole à qui la souhaite. Aussi difficile soit-il d’entendre ces centaines de voix, il est encore plus difficile d’en laisser de côté. On nous présente donc des personnages à travers le prisme des communautés et des regroupements. Ceux-ci s’insèrent systématiquement dans une cohésion sociale. On les isole dans des plans rapprochés poitrine tout en laissant libre cours à la bande son. Celle-ci, bien souvent, donne la parole à un membre de la communauté. Ainsi, les différentes personnes filmées sont individualisées et considérées dans leur unicité, et du même temps, reliées à la communauté à laquelle elles appartiennent. L’humanité est présentée comme une multitude de microcosmes en connexion les uns avec les autres. L’individualisation des corps filmés, plutôt que de les séparer, renforce l’idée de cohésion : on n’est pas dans une culture du « Je » et de l’ego. Les différentes personnes, grâce au montage, se rassemblent et font résonner une seule et même voix. Le réalisateur travaille également cette idée de communion à travers des jeux de regards, des regards qui se croisent et qui vont dans la même direction. On ne parle pas en son nom, on parle au nom de tout le monde. Le film se compose de différents récits. On raconte sa propre histoire, celle d’un proche, celle d’une communauté. Et Wiseman filme la parole jusqu’à ce que celle-ci s’épuise et que son narrateur perde haleine.  La parole se présente comme l’élément primordial de la lutte.

La diversité se manifeste sous différentes formes et transparaît à tous les niveaux de construction. On navigue d’une lutte à une autre, d’une communauté à une autre, en évoluant dans l’espace. Chaque combat s’insère dans un lieu particulier, dans lequel on est invité à rester le temps d’une séquence. Cet espace se caractérise généralement par sa couleur bien définie. Celle-ci lui permet d’être individualisé dans la genèse du film, comme les personnages le sont pendant les prises de parole. Le film rappelle une peinture pointilliste dans laquelle les points seraient les personnes filmées. Et chacun de ces points a son importance dans la composition finale du tableau. Personne n’est laissé de côté au montage, en individualisant les personnes filmées, on individualise du même coup leurs émotions, leurs réactions, leurs expressions faciales et leur adhésion (ou non) à ce qui est dit. Cette relation entre l’être filmé et le discours confère à la lutte une dimension nouvelle, un caractère paradoxal, presque oxymorique : on nous montre l’individuel dans « l’universel ». Au lieu de se cantonner à la figure du porte parole, Wiseman, à travers le montage, peint la lutte commune de ces personnes si différentes.

« Il ne s’agit pas de race mais de sensibilité humaine » nous dit-on. Chacun a le droit à la parole. Face aux dangers de la gentrification, qui s’est déjà emparée d’une grande partie de New York, on opte à Jackson Heights, pour la mixité. Les couleurs, les visages, les cultures, les passions, les traditions, les croyances, les espoirs s’entremêlent et redonnent vie à l’antique « melting pot », aujourd’hui meurtri, qu’Israel Zangwill voyait au début du 20ème siècle , lorsqu’il voyait New York.

Fort de filmer l’être humain, Wiseman inclut également les animaux à l’étude de son sujet. C’est ainsi qu’on nous présente, après une manifestation LGBT dans les rues de Jackson Heights, des poulets. Au risque de se laisser emporter par les joies de la sur-interprétation, ces poulets enfermés ne seraient-ils pas l’allégorie de toutes ces communautés discriminées, rejetées et frappées par la loi de la gentrification ? À peine quitte-t-on la manifestation LGBT qu’on fait face à des poulets emprisonnés dans des cages, qu’on jette, qu’on plume, qu’on découpe sans la moindre forme de procès. La manière crue dont est filmée cette séquence n’est pas sans rappeler l’idée d’oppression qui revient de manière récurrente dans les propos des différentes communautés filmées.

Wiseman joue également avec la contiguïté entre communauté et individualité dans l’image. « Jackson Heights » possède une atmosphère singulière, celle d’un été lourd et humide, où les effluves des marchés se mêlent à l’insatiable envie de vivre des habitants. Le film se compose de plans très colorés, souvent sujets à des jeux chromatiques. Les couleurs qui caractérisent les lieux filmés sont très particulières, présentes, puissantes. La caméra nous prend à bras le corps et nous amène avec elle dans une multitude de lieux uniques, dans lesquels on reste un peu, le temps d’une discussion, d’un débat, le temps qu’ils nous deviennent familiers. Cela rappelle d’ailleurs « Edificio Master », où Eduardo Coutinho nous laisse pénétrer les appartements, tous emprunts d’un vécu, d’une histoire, des habitants d’un immeuble de Copacabana. Le film se construit comme une histoire faite de chapitres de vies. On retrouve des personnages, des visages, des musiques, des endroits, des couleurs, des objets, des liens entre les différentes histoires, qui permettent d’installer une certaine familiarité entre ce quartier pluriel et le spectateur. D’autant plus que Wiseman laisse libre cours aux sons, aux ambiances de la rue et aux musiques intradiégétiques, émanant de portables ou de haut-parleurs. Ainsi, nous sentons-nous inclus dans cette grande mécanique de la vie qui nous laisse entendre ses bribes de conversations, ses voix qui s’entremêlent et parfois résonnent comme une symphonie. Plutôt que de romancer ou de dramatiser les situations filmées, on tente de laisser une place au spectateur, de l’intégrer. Par exemple, lors d’une cérémonie religieuse, le cadreur est béni, au même titre que tous les autres participants. La caméra est un membre du dialogue social, elle est installée dans les conversations et observe les participants. Et par le biais de cette caméra, le spectateur lui-même participe à ce dialogue.

« La particularité et la richesse du cinéma documentaire est de se situer à la frontière de l’information et de l’art, c’est-à-dire entre les récits du monde et l’incapacité ou la difficulté de mettre le monde en récit. » selon Jean-Louis Comolli

Loreena Paulet

http://www.cinemadureel.org/fr/programme-2016/seances-speciales/in-jackson-heights?searchterm=jackson

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s