A propos de quelques films de Chantal Akerman

A propos de quelques films de

Chantal Akerman

 

Chantal Akerman est morte le 5 octobre 2015. Elle s’est tuée. Après sa mort, il m’était impératif de revoir ceux de ses films qui m’avaient si profondément marqué, Je tu il elle (1975), Jeanne Dielman 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975), News from home (1976)News from home, Letters home et No home movie, son dernier film, forment un triptyque où se reconnaissent certains des traits les plus essentiels de sa création. On en dira plus tard l’importance.

Combien de fois ai-je regardé Saute ma ville (1968), son premier court-métrage, cette matrice, ce petit bout d’existence fictive, burlesque, légère, folle et terrible, comme du chaos d’avant toutes choses. De là naîtra son œuvre, la beauté comme le désastre de ses images, de ses poèmes, de ses morceaux d’elle auxquels elle donnera cette forme, obstinée, obsédante entêtante. Tout y est. Un tout petit film dans lequel elle joue sa vie, sa mort, cette rage de vivre, de jouer, chez elle, dans sa cuisine. Folie de la cuisine, du désordre, de l’ordre, du ménage, du rangement, rire de soi, de la peau de sa jambe noircie du cirage de ses chaussures, peau noire cirée, peau de ses jambes noires cirées, folie de manger, de manger à la folie, comme dans Je tu il elle, de chanter un peu, trop, cette petite ritournelle intérieure, extérieure, on ne sait plus, quand tout se brouille, de la faim à la satiété, quand les fleurs brûlent, quand tout finit dans l’asphyxie, dans l’ explosion du gaz …Sur la porte de la cuisine, une petite caricature de rien du tout, un Schtroumpf avec, dessous, une inscription : GO HOME ! La maison, toujours. A côté, peut-être une photo : C’EST MOI ! Une maison, un retour, une identité assignée ? Un parcours, déjà. « Moi » ? Une plaque d’enregistrement, un sismographe de crises intimes, de tout ce qui les noue aux horreurs du monde d’avant, du présent, aux faillites singulières et collectives.

On a eu tort de voir en elle l’auteure d’une constante autofiction, même si son écriture, pulsionnelle, légère et drôle comme la jeune fille de Saute ma ville, ne quitte pas souvent la récitation de soi, familiale, douce et enjouée. Chantal Akerman écrivait beaucoup, avec une liberté, une sauvagerie, même, qu’elle offrait avec cette générosité qui se fiche des interprétations ! Fragments d’autobiographie, bouts d’essais, reprises cathartiques de ses exaltations et de ses effondrements. Son écriture nous emporte dans ce qu’elle est capable de restituer des expériences de sa vie, les plus infimes et les plus communes, les plus « banales », comme celles de nos histoires, de l’Histoire : « J’aime écrire ce qui arrive, même s’il n’arrive rien (…). Je suis une personne qui a quelque chose à faire, même s’il n’arrive rien [1]». Il faudrait tout relire, et donner à lire. Chantal Akerman a ce style contagieux comme pouvait l’avoir Godard qui l’a contaminée tout de suite, comme Thomas Bernhard, et donne l’envie d’écrire à sa suite quelque chose qui se soutienne d’elle et n’en soit pas indigne, le désir de lui écrire, à elle, à qui on aimait dire simplement l’amour de ses films.

Chantal Akerman était une petite fille des frère Lumière. Peu de cinéastes ont eu l’audace tranquille d’aussi longs plans fixes, de ces plans de pur dévoilement du monde. Le plus troublant tient en ceci que lorsque le monde se dévoile, se révèle dans sa matité, on ne peut manquer de se demander qui, au juste, voit, cadre, bouge. Quoi de plus simple que News from home ? Les frères Lumière ont tout de suite pensé cela : une caméra enregistre le monde, le mouvement du monde tel qu’il est. Chantal est à New-York : comment voir New-York mieux qu’en posant sa caméra devant  la ville, frontalement, longuement? Mais de loin, d’une autre ville, de Bruxelles, des lettres arrivent. Des lettres de sa mère, lues de la voix de celle qui les reçoit, qui lui racontent le quotidien de Bruxelles, des nouvelles de là-bas, lui disent combien elle manque. La voix s’interpose entre l’œil de celle qui voit et les rues, les mouvements des rues. Elle ne fait pas que dire la distance, elle creuse le monde de toute l’intimité familiale. Et c’est comme si la ville s’éloignait, comme si, désormais, on ne pouvait plus voir la ville comme elle est. La superposition des rues et des mots, des mouvements objectifs et des récits familiaux décale le regard, le décolle des choses.

Chantal Akerman avait eu le projet d’un film qu’elle aurait voulu appeler Du Moyen-Orient[2] : « Quand en 1990, j’ai écrit un texte sur mon envie de faire un film sur l’Europe de l’Est, je disais : « Je voudrais filmer là-bas, à ma manière documentaire frôlant la fiction, de tout, tout ce qui me touche, des visages, des bouts de rues, des voitures qui passent, des autobus, , des gares et des plaines, des rivières et des mers. J’ai envie de reprendre les mêmes termes pour Du Moyen-Orient, et pourtant ce ne peut être la même chose. C’est cette différence dans son opacité même qui m’intéresse et sans doute aussi me fait peur, mais c’est souvent du fond de cette peur que je travaille. »[3] La peur tenait à l’Histoire, mais à bien plus encore. Une peur archaïque, constitutive, sans doute, du geste de son cinéma. « Le cinéma, écrivait-elle encore, reste quelque chose d’impur (…), mais l’impur, c’est bien aussi. Le pur peut être terrible. « Tu ne feras pas d’images ! ». J’en fais. J’ai l’esprit de contradiction ! Peut-être, mais pas vraiment… ». Voilà bien toute la force et la simplicité d’où naît un cinéma d’une nouveauté, d’une radicalité sans la moindre concession aux codes, aux modes. Un geste dans lequel se joue la possibilité surmontée d’une transgression. Tourner au Moyen-Orient, c’est s’affronter à ce lieu du monde où la violence et le meurtre s’engendrent à l’infini : « Parce que quand on y touche, on sent alors qu’on touche aussi aux forces souterraines qui s’affrontent et s’agitent tant dans notre société qu’en nous-mêmes ». Chantal Akerman a donné à voir, partout, cette violence. L’image de la violence en plans fixes ou en très longs travellings, l’image, envers et contre l’interdit ! Aux Etats-Unis dont elle filme la frontière avec le Mexique, la brutalité des conflits et des répressions qui s’y jouent, (De l’autre côté en 2002), en Russie, après l’éclatement de l’Union Soviétique (D’est en 1993). En Israël, à Tel Aviv, vu d’un appartement (bas en 2006) Elle allait à la rencontre de la violence muette en cosmopolite qu’elle était, héritière lucide des horreurs du siècle dont le nom est pour toujours Auschwitz, d’où sa mère était revenue. Et « Quand l’histoire ou les histoires deviennent difficiles à supporter, il ne reste plus qu’une chose à faire, se mettre en scène dans son propre malheur, et rire ![4] »

No home movie, son dernier film, s’ouvre sur une image d’une grande violence : c’est un plan fixe, l’image d’un arbre battu par le vent. La tempête ne s’arrêtera donc jamais ? Le vent ne faiblit pas, comme dans un film de Bela Tarr. La caméra ne bouge pas, comme si elle résistait au pire. Voir, résister. L’arbre plie, mais tient, contre les forces terribles qui le couchent, au bord du désert. Chantal Akerman a beaucoup filmé le désert « qui se prête, écrivait-elle, à ce « tu ne feras pas d’images », et qui répond à mes vœux de nomadisme et à l’idée que la terre qu’on traverse et qu’on ne prend pas fait penser au livre[5]. » On se dissout, dans le désert. L’imminence de cette dissolution inaugure le film, celle de la mort de sa mère. Toute cette « peur » qui la met au travail, une dernière fois, la voici. On peut bien passer à autre chose, au calme ensoleillé d’un jardin, à l’appartement de Bruxelles, au petit déjeuner avec la mère aimante, aux tête-à-tête familiaux et familiers, aux conversations, à l’évocation des souvenirs d’enfance, c’est comme si la tempête nimbait tous les plans. La petite-fille des frères Lumière se raconte-t-elle ? On la voit, on l’entend, mais le dispositif n’a rien de subjectif : le plan n’est déjà plus le regard de personne. Il s’offre simplement en partage au spectateur, au bord d’une effraction, entre deux portes, en tiers dans une conversation, mêlée à elle et l’arrachant au temps.

L’intime fatigue, l’ennui, le silence de la maison, les petits rituels du quotidien, que Chantal Akerman a filmés comme personne avant elle n’avait osé le faire, les sourds gémissements de l’épuisement de sa mère malade, les confidences abandonnées et les récits du temps passé, elle les sauve du désastre et les y précipite. Elle filme comme s’il n’y avait plus personne, comme s’il s’agissait de rendre sensible sa propre absence. Dans un mouvement d’appareil de pure catastrophe, la voilà qui se perd dans une lumière outrée, diaphragme béant, sans plus de haut ni de bas, ouvert au chaos. C’est une déflagration qui détruit et s’arrache à la destruction. Le suicide inaugurait son œuvre et la mort de sa mère en dessine le véritable tombeau. Deleuze, qu’elle avait beaucoup lu, le savait : au plus près de la destruction, de l’autodestruction, la vie, toujours, qui résiste comme l’arbre, et le film sauve ainsi ces bribes d’existence et d’amours qui s’entêtent à se raconter, arrache au temps cette légère fumée qui passe entre elle, sa mère et l’œil de qui les regarde, nous.

Et puis il y a Skype, l’espace rétréci du monde. « Je voudrais faire un film comme quoi il n’y a plus de distance dans le monde. » Le monde est petit, si petit ! D’Oklahoma à Bruxelles, d’elle à sa mère, un tout petit instant d’ajustement, et la conversation, l’affection, les baisers traversent l’océan. Jusqu’à l’impossible, jusqu’au deuil. Reste alors le parcours nomade d’un monde vide et brûlé de lumière, un plan fixe et mobile, un travelling au désert, à vive allure, filmé d’une voiture, qui pourrait ne jamais finir. La mère a raconté les origines, les Juifs, la Pologne, l’émigration, le refuge belge, les Nazis, le retour : « Et les Nazis nous ont ramenés en Pologne ! » On a raconté, on a préservé quelques traces de soi, joyeuses et tendres, mais, comme dit Nietzsche, « Le désert croît[6]».

J’écris après le suicide de Chantal Akerman, le 5 octobre 2015. J’écris après la tuerie du Musée Juif et les attentats du 22 mars. Bruxelles tremble encore sous les bombes assassines de Daesh. L’Europe vacille au bord de l’abîme, incapable de soutenir le poids de son propre destin, de surmonter aujourd’hui l’effondrement du monde d’hier, d’où elle a cru pouvoir renaître. Le désert croît.

 

Gilbert Cabasso

29 mars 2016

[1] Ma mère rit (2013)

 

[2] Chantal Akerman, Autoportrait en cinéaste, Cahiers du cinéma, Centre Pompidou, 2004

[3] Ibid. p 140

[4] Ibid. p. 166

[5]

[6] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Parmi les filles du désert, IV

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