Mise au point 2 – En voir ou pas ?

Une nouvelle fois se pose, avec les films courts de Daech, la fameuse question : faut-il ou non voir ces images d’horreur filmée ? Plus globalement, en quoi le spectacle de l’horreur nous fascine-t-il, nous répugne-t-il ? Fixons-le ou détournons-nous le regard ? Approchons-nous pour voir de plus près ou bien mettons-nous notre main devant nos yeux pour ne pas voir, quitte à écarter les doigts  ?

Premièrement, si l’on se protège de ces images, c’est qu’on redoute, aussi, peut-être, d’être tenté de les voir. Loin d’annuler l’horribile visu, le refus de la voir n’annule pas la chose mais la désigne comme telle. Augustin (saint) notait que la « concupiscence des yeux » était pour ainsi dire irrésistible, qu’il était difficile de ne pas aller voir les cadavres, les blessures les plus effrayantes, les corps suppliciés, etc. Il constatait cette attirance de l’œil pour l’horreur et la dénonçait comme l’une des nombreuses tentations auxquelles il avait lui-même cédé, faute dont il devait faire l’aveu dans ses Confessions. Dix-huit siècles plus tard, ce désir de voir l’horreur, de toucher aux limites du visible, anime une grande partie de nos relations aux images anciennes et contemporaines. Le désir de voir est d’abord une pulsion (la pulsion scopique) et, en tant que telle, difficile à maîtriser. Le pire est tentant. Il faudrait voir, voir toujours plus, plein les yeux, jusqu’à saturation (l’aveuglement). (Cf. l’affolement du visible filmé dans plusieurs moments de L’Homme à la caméra, Dziga Vertov, 1929, ronde exacerbée des images qui se télescopent, jusqu’au blanc, à la saturation, à l’épuisement de la pulsion).

Deuxièmement, la curiosité, hier comme aujourd’hui, c’est-à-dire l’appétit et le besoin de connaître, d’éprouver, de rencontrer, fait du sujet, de l’être parlant, précisément cet être avide d’expériences plus ou moins border line que nous sommes depuis l’enfance et que nous ne cessons pas vraiment d’aspirer à être. Eprouver, ressentir, expérimenter, le sujet se définit d’abord par ce qu’il reconnaît se trouver hors de lui et qu’il n’est pas. Que cela passe avant tout par l’œil, en première ligne des outils sensibles, ne surprend pas. Mais l’œil n’est ici, si j’ose dire, qu’un éclaireur. Il va falloir « y aller », s’infliger des marques sur le corps, se brûler, se blesser, courir des risques que ne connaît pas la distance installée obligatoirement par l’opération oculaire.

Troisièmement, et là nous rencontrons la place du voyeur qui est au départ de celle du spectateur de cinéma, y aller voir sans y aller toucher, tel est l’envers de la séduction de l’œil par l’horreur, voir sans être touché, voir en restant indemne dans sa chair de ce qui est vu comme torturant la chair de l’autre. Il est probable que s’il fallait aux curieux que nous sommes non seulement voir les blessures et les atteintes au corps mais de plus aller les toucher de ses mains, les candidats seraient moins nombreux. Voir l’horreur revient donc, paradoxalement, à s’en préserver partiellement, à ne pas s’engager en elle trop loin. La pulsion scopique est aussi une manière de faire passer par la distance physique les sensations trop choquantes. Entre loin et près, le voyeur n’est jamais en place, il veut bien être éclaboussé de sang, mais pas trop. Cette position de demi-mesure renvoie au « je sais bien mais quand même » qui organise la relation du spectateur au film. En être, mais virtuellement plus que corporellement ; et que le corps du spectateur soit dans la même frange d’imaginaire que les corps des acteurs. Le cinéma attise le désir de voir, oui, mais en même temps le maintient dans l’ordre des possibles non nécessairement réalisés.

Quatrièmement, le désir de se repaître visuellement de l’horreur, quand il est cadré par la machine de prise de vue, quand il est articulé au hors-champ qui fait que l’on n’en voit jamais « tout », ce désir se réduit à une suite de flashes et d’éclipses, car il est incompatible avec une durée continue qui nous ferait partager non seulement la scène jouée mais la durée dans laquelle cette scène se déroule, durée impossible au cinéma, précisément du fait d’une saturation de la pulsion par le visible même qui la capte. C’est l’une des raisons qui font que les films d’horreur de Daech sont courts, que la préparation du passage à l’acte (d’égorger, de brûler, de noyer, etc.) prend plus de temps que le filmage de l’acte lui-même, de même que les nombreux prêches dans ces films durent plus que les exécutions qu’ils encadrent ou précèdent. Au contraire du spectacle, le cinéma met inévitablement des bornes à la représentation de l’horrible : sans abolir celle-ci, il la contient dans des limites d’espace et de durée qui ne la rendent pas moins insupportable, mais la font supporter moins longtemps et de manière plus partielle : on ne voit pas tout de l’exécution, en durée et en espace.

J’ajoute que, pour qui s’intéresse au sort contemporain des images filmées, il convient d’accepter de risquer de « se salir » les yeux, comme disait Roberto Rossellini à propos du cinéma de son époque, car tout ce qui se filme aujourd’hui, de pire et de pire encore, se fait dans le sillage du cinéma des grandes périodes, des meilleurs films, dans l’ombre portée par l’art cinématographique sur nos désirs et nos besoins. On sait que l’industrie, depuis les débuts du cinéma, favorise le cinéma dit « amateur », qui est plus rentable pour elle que le cinéma dit « professionnel. Le numérique a permis la miniaturisation des caméras (dans les smartphones par exemple) et l’abaissement de leur coût, les mettant ainsi dans toutes les mains et à portée de (presque) toutes les bourses. On s’en félicitera en même temps qu’on le déplorera. Le cinéma par tous n’est plus une utopie : il se réalise à chaque instant ; le cinéma pour tous reste un rêve d’artiste, ou mieux, il est le rêve même de l’histoire du cinéma en tant qu’art. Reste qu’il n’est ni indigne ni absurde d’aller y voir dans ce flot de films de toute nature, pour comprendre où nous en sommes de notre relation aux images, où nous en sommes de la représentation de nous-même.

Jean-Louis Comolli.

 

 

 

 

 

 

 

Publicités

4 réponses à “Mise au point 2 – En voir ou pas ?

  1. Cher Jean-Louis,

    Merci pour ton partage. A chaud, après première lecture, je propose quelques idées. Finalement, tu nous dis : ça vaut le coup d’aller voir toutes les images produites aujourd’hui, y-compris les images d’horreur. Ca nous apprend quelque chose sur les représentations culturelles à l’oeuvre, donc sur nous-mêmes. Je suis d’accord.

    Voici ce que cela m’évoque, pour, peut-être, ouvrir des pistes à propos de ton propos :

    Le travail du photographe Alfredo Jaar, qui a exposé des photos qu’il a prises au Rwanda, au sol, sur des sortes de petites pierres tombales. Il y a un liseré blanc autour de la photo, la légende, en bas à gauche. Mais, à la place de l’image photographique, il y a un texte, qui décrit la photo, photo qui existe techniquement, on le sent bien, mais qui n’est pas là. Le texte décrit l’image, les charniers, les morts, les corps… et là, on voit beaucoup.
    Car, finalement, physiologiquement, qu’est-ce que voir ? L’oeil n’est en rien, en rien, un appareil mécanique comme l’est une caméra. L’image ne se fabrique pas dans l’oeil, mais dans le cerveau à partir d’un grand nombre d’informations, pas seulement celles de l’oeil, qui voit très mal, en fait. Cette reconstitution qui est notre vision est riche de bien plus que ce que l’oeil reçoit. Ainsi, qu’est-ce que voir ? C’est en fait en soi très complexe. Les images d’Alfredo Jaar me restent en mémoire, en vision, sans doute plus que si elles avaient été là elles-mêmes, car je les aurai peut-être, comme tu l’expliques bien, placées à l’extérieur, dans tout un truchement de protection. Donc, voir, qu’est-ce, au fond ?
    Je pense que ce qui « choque » dans l’image de violence, c’est l’entrée dans le corps, l’ouverture du corps : le corps séparé, le corps mutilé, le corps dont, tout à coup, on voit l’intérieur. Bref, la pénétration au delà de l’enveloppe. On dit souvent que les images de violence sont « pornographiques ». En effet, la pornographie, contrairement à l’érotisme, montre l’entrée dans le corps. Sauf que c’est une entrée sans violation de l’intégrité du corps (sauf en cas de pornographie+violence bien sûr). Donc, finalement, les images de violence ne sont pas plus violentes aujourd’hui qu’hier. Le Christ représenté partout avec un trou de flèche, qui fait que là aussi, on viole son corps, c’est le même principe.
    Alors on pourrait dire que la différence c’est qu’aujourd’hui les images sont réelles, alors que les tableaux de crucifixion sont représentés. Là aussi, c’est bien plus compliqué. En réalité, et avec le profond respect qu’on doit aux victimes bien-sûr, les images que l’on voit ne sont que mise en scène. Nous les prenons pour réelles, car on nous dit qu’elles le sont. Je pense qu’elles le sont le plus souvent. Mais elles pourraient être de la fiction, on n’y est pas, donc elles ne sont réelles que parce qu’on nous le dit. Idem pour les images religieuses : on nous dit qu cette histoire est réelle, donc les images le sont (car avant la photographie, on n’avait pas la possibilité de comparer la peinture et la photographie). Tu expliques très bien cela dans ton dernier film, sur les dispositifs de mise en scène nécessaires pour qu’on ait pu croire à la véracité des images des déportés.
    Et puis, tu parles de la question du hors-champ, là c’est plus anecdotique : sait-on si Daech a fait des images en VR (Virtual Reality), c’est à dire filmées en 360°, dans lesquelles on peut regarder partout en tournant la tête, avec un casque sur les yeux (ce qui n’empêche pas le hors champ, derrière un mur par exemple).
    Et une dernière référence, pour boucler sur mon premier point : dans « Un condamné à mort s’est échappé » de Robert Bresson, à un moment le personnage principal doit tuer un gardien. Nous sommes avec lui avec tous ses doutes, toute sa préparation psychologique avant le meurtre qui lui est indispensable pour pouvoir se sauver lui-même. Et on ne voit pas l’acte de violence, on ne voit que le bout de mur, avec l’avant, et l’après. Cette image du bout de mur est tellement, tellement, tellement violente, car on ne peut pas la mettre à distance, comme chez Alfredo Jaar. Donc, l’image sans image, finalement, nous permet sans doute de vraiment voir, alors qu’avec l’image elle-même on ne voit plus.

    Je suis pleinement d’accord avec tout ce que tu écris. Je voulais juste tracer quelques pistes que cela m’a évoqué. Si cela peut être utile…

    Merci.

    Benoît Labourdette

    • Cher Benoît — à mon tour de te remercier de ton retour; qui me verrait (!) entièrement d’accord sauf que les mots ne sont pas les images, on le sait depuis bien longtemps, ils ne les remplacent pas, ils sont dans un « ailleurs » que les images ne peuvent pas atteindre. En revanche, je suis très intéressé par ton idée d’entrée dans le corps. Nous savons le temps qu’il a fallu aux « chirurgiens » de la Renaissance pour disséquer les cadavres, et tous les blocages qui se sont manifestés à ce programme d’entrée. Dedans/dehors. L’exhibition de l’intérieur viole une logique de séparation entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Toutes les tortures depuis toujours procèdent en grande partie par ce viol de la limite entre intérieur (caché) et extérieur (visible). Mais les images de cette violence, elles, y combinent du cadre, c’est-à-dire de la limite. Même ce qui serait tourné avec un super fish eye à plus de 300° ne pourrait être diffusé et vu que dans la limite d’un écran (sauf à quitter le monde de la circulation ordinaire des images pour aller dans des systèmes spéciaux comme les Imax et autre Géode). Donc l’horreur filmée se distingue de l’horreur vue. Le cadre à la fois souligné ce qu’il enserre et manifeste de façon pratique et irrécusable qu’il est une limite à l’observation. « Le cadre est un cache ». A ce propos, si tu me donnes ton adresse postale, je te fais envoyer séance tenante un exemplaire de « Daesh, le cinéma et la mort », à partir et à propos de quoi je fais ces « mise au point ». Si se noue un dialogue non seulement avec toi mais avec d’autres lecteurs, il devient envisageable d’aller vers une publication.> On en reparlera donc. Très amicalement, Jean-Louis Comolli.

  2. Ah l’ami Jean Louis, quelle affection il faut qu’on ait pour toi pour que par ces chaleurs tu nous remettes ça dans le réseau social amical avec tes films d’horreur! J’ai bien dit « tes » puisqu’en dépensant vers leur compréhension toutes les ressources de ton intelligence, et dieu sait qu’ elles sont abondantes, d’une certaine façon tu les fais tiens, comme on peut dire le Fautrier ou le Braque « de » Paulhan, Le Greco ou le Chardin « de » Schefer, le Naruse « de » Narboni, et cetera.

    Tu as raison, cette horreur est fascinante, et le petit Marquis de Sade qui sommeille en chacun de nous ne demande probablement qu’à s’éveiller à ce genre de spectacle que sont les snuff-movies de Daech. Il ne demande peut-être que ça, mais est-ce une raison suffisante et surtout nécessaire pour l’empêcher de dormir?

    Tu as raison le cinématographe ne limite pas son champ d’activité au seul domaine de l’art. A part ça il y a tout l’audiovisuel. Que personne n’empêche d’ailleurs, lui aussi, d’avoir des prétentions artistiques. Bonnes ou mauvaises. Même les selfies, les films de vacances ou les films d’entreprise, il y en a des chouettes.

    OUI, mais MERDE. Comprends-tu Jean-Louis: oui mais merde! Après tout , à part celui de la vie courte et fragile, la mienne et celle des êtres chers que je connais, ou ne connais pas, mais dont je respecte la vie, c’est le domaine de l’art qui m’intéresse, et si le seul réel qui resterait enregistré de nos vies donne des signes qu’il ne deviendra bientôt qu’ une affaire de cinéma, – d’ enregistrement plus ou moins analogique cadré et inscrit dans le temps, enfin, dans une temporalité élastique quelconque- , tu reconnaîtras ici que je t’ai lu attentivement, alors j’aimerais bien que ça soit du beau cinéma, bon sang de bonsoir!

    Donc effectivement tes snuff-movies de Daech, je ne veux pas les voir. J’ai autre chose à voir que ces saloperies. Par égard pour toi, histoire de voir, je suis allée chercher dans Google cette maison de production spécialisée dont tu parles (le dernier numéro de So Film en parle aussi d’ailleurs), déjà oublié son nom, me suis dit, allez la Pierre, du courage, faudrait quand m^me en voir un, de visu, pour être sûre, d’abord, que des horreurs cinématographiques pareilles, ça peut exister en ligne, et que se boucher les yeux pour ne pas les voir n’empêche pas leur existence inquiétante, il est vrai. Et qu’est-ce que j’ai trouvé comme premier film proposé en ligne par la maison de prod. en question? Une danse du ventre! Ah…d’accord…et du coup j’ai laissé tomber d’aller chercher les films de décapitation. J’en avais assez vu, dans le genre cinéma des Arabies heureuses, et du coeur au ventre pour les guerriers.

    La mort au cinéma, ah ça oui c’est un beau sujet d’étude, mais le fait qu’elle soit réelle devant la caméra en aucune façon à mes yeux n’y ajoute le moindre intérêt théorique. C’est comme au cinéma porno: que les performances sexuelles y soient réelles ou feintes, qu’est-ce que ça change? Quant à tout autre intérêt, esthétique, moral, politique, que sais-je, alors là: pour moi selon ces critères, ces films ne deviennent plus, dans le champ du cinéma, que des mochetés nuisibles. Et les aborder en cinéphile (dans le genre honnête homme selon Montaigne? que rien du cinéma ne nous soit étranger? allons donc… ) alors là…par respect et par amitié pour toi, on pourrait dire que tu as fait là « oeuvre de salut public », comme disait Francis Ponge à propos de je ne sais plus lequel de ses collègues grand écrivain. Voui, on pourrait le dire, de ton travail, mais dans le genre salut public, je pense qu’il y a plus urgent à faire que de voir ces films, que je crois susceptibles par exemple d’avoir sur les jeunes gens du monde entier, une très funeste et mortifère influence du type assistance au passage à l’acte. Car les saloperies spectaculaires forment aussi, tout simplement, des salauds, des connards, des crétins décérébrés. Dont il est clair que tu n’es pas, cher Jean Louis, mais pourquoi te commettre alors à partager un spectacle qui leur est destiné?

    Bien affectueusement à toi
    Sylvie

  3. Bonjour,

    Une petite réaction : regarder ces images ou pas, cela dépend si on se positionne en tant que spectateur ou en tant que sociologue (ou en tant qu’intellectuel au sens large). En effet, il est fâcheux, et sans doute destructeur, de devenir « cinéphile » de snuff movies. Et c’est ce que Daech cherche à faire, comme une prise de pouvoir sur les représentations, donc il faut lutter contre, bien entendu, mais comment ? Pas en se voilant la face, je pense. Donc, en prendre connaissance, comprendre le fonctionnement de ces « nouvelles » formes audiovisuelles, ça c’est crucial, et je pense que c’est ce à quoi nous invite Jean-Louis Comolli : un travail de conscience des changements de représentations à l’œuvre aujourd’hui. Et on ne peut pas parler des images qu’on ne connaît pas, on ne peut pas juger ce qu’on n’a pas vu, sinon on reste sur des a-priori, avec des œillères, donc. Finalement, la question est peut-être aussi : quel spectateur est-on ? Peut-on construire une liberté de regard ou est-on forcément manipulé par les images ? Donc, en opposition à vous, je dirais : il faut absolument voir ces images. Mais, pour que cela ait du sens, il faut les regarder sans doute collectivement, sans doute en grand, sans doute dans le cadre d’un travail de pensée, de dialogue, c’est à dire en les regardant à partir d’un ailleurs que l’endroit où elles nous visent. Ainsi, on travaillera, je pense, utilement.

    Benoît Labourdette

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s