Mise au point 4 – renaissance de définitions

 

Une petite mise au point.

 

  • Nécessaire renaissance de définitions devenues obsolètes pour beaucoup de spectateurs — pas tous, c’est heureux !

 

La première définit le cinéma comme le temps et le lieu d’instauration d’une relation de dignité, entre les situations et personnages filmés, d’un côté ; et les spectateurs d’une séance, de l’autre. Cela a été, cela a duré soixante, soixante-dix ans à peu près ; citons quelques exemples juste destinés à préciser la question et non à établir des listes de préférences : tout Robert Flaherty, tout John Ford, tout Fritz Lang, tout Jean Renoir, tout Mizoguchi Kenji, tout Jacques Tourneur, tout Howard Hawks, tout Douglas Sirk, tout Raoul Walsh, tout Billy Wilder, tout Samuel Fuller, et bien sûr Roberto Rossellini, Jean Rouch, Werner Fassbinder, Nicolas Philibert… Et beaucoup d’autres. L’autre filmé est un alter ego du spectateur. Le spectateur n’est pas en position de domination. Il n’est pas appelé à mépriser les personnages, même quand ils sont ridicules, même quand ils le font rire. Cf. Buster Keaton, Ernst Lubitsch, Frank Capra, Tati, Jerry Lewis. L’influence non pas de « la télé » mais de « la-télé-comme-instrument-de-pouvoir » a poussé le cinéma sur les chemins de l’abjection où l’on se plaît à honorer les forts et à se gausser des faibles. Les très nombreux films qui jouent ce jeu aujourd’hui sont en train de crucifier le cinéma-outil de préhension des contradictions du monde. Le cinéma devient l’affaire des petits malins qui jouent aux petits maîtres en tenant leurs spectateurs pour des imbéciles aussi faciles à manipuler que ceux des émissions à succès de la télévision du soir (« On n’est pas couchés », etc.). Le « petit écran » n’est pas une question de taille de mais de visée politique.

 

La deuxième définition en péril est celle du cinéma comme art populaire. Là, oui, on peut dire sans crise de paranoïa passéiste que le Capital a dégradé la notion elle-même paradoxale « d’art populaire ». Or, c’est un fait que pendant de nombreuses années le cinéma a été cet « art populaire ». Non seulement ce qu’on nomme aujourd’hui « le grand public » était assoiffé de films, mais ces films ne répondaient pas à la seule nécessité d’une distraction après les épreuves du travail et de la vie sociale, ils ouvraient les yeux de millions de spectateurs sur le monde, sur l’altérité, sur le prix de la vie. Les écrans se sont allongés, les formats amplifiés, les sons électrisés, mais en même temps, les visions du monde se sont resserrées, les horizons étriqués, les questions un peu urgentes éludées. Passer d’un cinéma parlant à un cinéma sonore — c’est-à-dire une bande-son faite de détonations diverses — paraît nous enfermer dans une boucle de régression au moment où la critique dit n’avoir jamais vu autant de chefs-d’œuvre et où les spectateurs ont un faible pour les kalachnikovs.

Il se trouve que les plus beaux films d’aujourd’hui ne sont plus « populaires ». Ce n’est pas une raison pour renier ce moment de l’histoire du cinéma (qui est notre histoire) où les beaux films étaient vus par tout chacun. Je crois au contraire qu’il importe plus que jamais de sauver le principe contre la réalité, et de faire des films qui peut-être seront vus par peu, mais qui auraient pu l’être par beaucoup. Le marché du cinéma a réduit les durées et les espaces. Seuls les films soutenus par de puissants groupes à logique publicitaire tiennent les écrans assez longtemps pour être vus par de nombreux spectateurs. Les autres, qui sont affichés trois ou quatre jours, parfois deux, parfois un, ne peuvent se consoler que de l’enthousiasme de la critique (je veux dire la parisienne) qui s’enchante de découvrir au moins un chef-d’œuvre par semaine. Cet ensemble indéterminé qu’on appelle cinéma est soumis, ainsi, à l’extrême violence autodestructrice de la distribution dite « commerciale ». Et c’est loin de ce camp surveillé, de plus en plus loin, que se font des films inattendus.

 

Jean-Louis Comolli.

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