Pour Maurice Failevic, cinéaste.

Maurice Failevic ? Ce nom dira peu, sans doute, aux plus jeunes de mes contemporains. Il n’empêche : c’est celui d’un grand cinéaste, modeste, on le devine, se mettant toujours en retrait, et réalisateur pourtant de toute une série de films remarquables, faits pour la télévision du temps où celle-ci participait de la création, de la finesse, de l’intelligence, et allait jusqu’à les revendiquer — temps anciens, temps révolus, temps dont ne voit pas s’annoncer le retour. Il y avait une « école française » du cinéma de télévision, avec Raoul Sangla, André S. Labarthe, Hubert Knapp et Jean-Claude Bringuier, Pierre Dumayet et Marcel Teulade, pour ne citer qu’eux, et Maurice Failevic, donc, avec qui j’ai eu la chance de travailler à plusieurs reprises sur des films audacieux et puissants dans l’art du scénario, du dialogue, de l’interprétation, comme dans l’art majeur de la simplicité de la mise en scène. Bien sûr, ces films étaient inconnus et d’avance méprisés par le petit monde du cinéma français, tellement à la traîne, la Nouvelle Vague mise à part, de l’invention et de l’émotion dans leurs formes à la fois subtiles et simples, celles qui venaient en droite ligne du meilleur cinéma américain, Frank Capra ou John Ford, par exemple. Vingt ans avant Kiarostami, Failevic avait rompu avec la fatalité illustrative qui obère tant de films ; il avait su mettre en œuvre, tout au contraire, des procédures d‘écriture, de narration et de mise en scène impliquant les spectateurs eux-mêmes dans le déroulement des films, par le rire, par l’émotion, par la joie de la complicité, par l’heureux accueil de la dignité de chacun. Écrivant ceci, je ressens une certaine angoisse, pourquoi le cacher ? Comme si des siècles s’étaient écoulés et que le passé le plus récent se soit soudain dissous dans la distance du temps. Une autre vie, un autre monde, un autre cinéma qui valaient pour nombre d’entre nous comme un horizon désirable et qui ne sont plus, aujourd’hui, que miettes balayées de la nappe souillée du festin des maîtres. Longue vie aux fantômes du cinéma !

 

Jean-Louis Comolli

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