TRAVELLING 1 – Les temps qui changent (2004) André Téchiné

Présenté en ouverture du Festival Travelling 2017, Les temps qui changent se chargent de faire le pont entre l’univers occidental des spectateurs rennais et Tanger la blanche, la ville onirique et cosmopolite, et commente un certain état du cinéma français du début des années 2000. Trois ans après Loin, André Téchiné retourne dans la capitale marocaine pour lui donner un autre visage : celui de Catherine Deneuve, qu’Antoine (Gérard Depardieu), confond avec la ville. Trente ans après leur séparation, il a réussi à se faire nommer comme chef de projet sur un chantier à Tanger, et peut, enfin, la retrouver.

À la recherche d’un temps perdu

La réunion de Nathan (Malik Zidi) dans la maison de ses parents (Catherine Deneuve et Gilbert Melki) avec son amie Nadia (Lubna Azabal) et l’impromptu Antoine, dans le même paysage, vient justifier le titre du film. C’est l’heure des vérités : l’amour a fait place à de la « complicité » au sein des couples, qui doivent se reformer au gré des rencontres et des retrouvailles, le temps d’un séjour marocain.

Pourtant, tous sont enfermés : Nathan s’isole avec son amant Saïd (Jabir Elomri), son amie s’isole dans les médicaments, Antoine refuse de quitter son hôtel, Cécile semble avoir une vie très domestique tant elle est choquée par la violence urbaine, et son mari est peut-être le plus emprisonné, se libérant par sa nudité, dans sa piscine, dans la maison, puis dans la mer. Ils sont enfermés dans leurs enclaves occidentales. Aussi, le seul moment où Cécile et Nathan sortent en ville, ils sont bien sûr arrêtés par un embouteillage. Antoine semble être le seul à projeter son regard au loin. Lorsque Cécile apparente leur histoire à la falaise sur laquelle ils marchent, avec sa fin abrupte risquant de les faire chuter s’ils continuent, lui voit plutôt le commencement de la mer qui s’étend jusqu’à l’Espagne. L’Espagne est le commencement d’un autre pays, et d’un nouveau continent. Cécile ne peut percevoir cet horizon de leur histoire car elle croit définitivement à son mariage rationnel, tout est déjà joué. Les migrants aussi sont bloqués au bord de la falaise. Ce n’est qu’à la fin du filmqu’ils disparaissent, probablement déjà dans la promesse de leur traversée, comme le laisse entendre la nage heureuse de Gilbert Melki, qui a enfin trouvé une femme qu’il désirait.

Les plus belles rencontres ne sont-elles pas des retrouvailles ?

 La libération finale ne se laisse supposer que par l’utopisme romantique d’Antoine, à la fois immergé dans la réalité de son travail et foncièrement idéaliste et amoureux, les pieds dans la boue mais le coeur fidèle à Cécile depuis trente ans. « C’est l’absence qui me rapproche de toi » : il ne s’est pas laissé emporter par le quotidien et livre une leçon sur l’amour qu’il est le seul à avoir longuement réfléchi. Pour autant, il apparaît physiquement très pataud face à une Catherine Deneuve rayonnante.

Au centre commercial, il aperçoit au hasard son mari, et, terrifié à l’idée d’être reconnu, il tente de s’échapper rapidement, mais se heurte violemment à une baie vitrée. Cécile a le temps de le reconnaître ; le même plan de son visage étonné est monté successivement en surimpression. Cette image est celle de la rencontre du passé et du présent, de la fugacité de Cécile qu’exalte en contraste l’image de la grosse main malhabile de Gérard Depardieu.

Cette scène est aussi la réunion d’un couple entré dans le patrimoine génétique du cinéma français, amants depuis le Dernier métro de Truffaut. On en vient à se demander si Depardieu ne se blesse pas le nez contre la baie vitrée pour rappeler son rôle dans Cyrano de Bergerac.

Une parole suspendue dans une ville composite

Les temps qui changent sont l’histoire de rencontres avortées, de la fugacité du sentiment amoureux, filmé en 35 mm avec un cadre constamment resserré, ce qui offre à ce voyage un caractère immersif autant que de déambulation. Le spectateur ne peut cependant s’identifier à aucun personnage, tant un gouffre les éloigne chacun des autres.

Les jumelles, l’une junkie, l’autre islamisée, symbolisent la rupture sur laquelle Les temps à à la frontière des genres masculin et féminin, son identité à la fois marocaine et française. Sa figure est d’ailleurs reprise dans Quand on a 17 ans (2016). Le jeune homosexuel roux est une figure rimbaldienne qui suit le cinéma d’André Téchiné car il représente idéalement les errances de l’adolescence, la rupture entre l’innocence enfantine et le désir adulte. La construction des plans suggère bien la séparation de Nathan et Saïd, avec lequel la fraternité ne se pose pas dans osn évidence. Lorsque Saïd arrose le jardin de ses patrons, ils sont tous les deux à une échelle différente, dos à dos, mais dans le même cadre. Au montage aussi, Tanger est le lieu de la rupture entre cultures. La danse de Nadia fait aussi bien irruption dans l’action que les scènes de hip-hop dans Rois et Reine d’Arnaud Desplechin.

La peinture évanescente d’un Tanger retrouvé

À qui le spectateur peut-il bien s’identifier ? Dans le cas peu probable où un spectateur n’adhérerait pas à l’urgence des personnages de comprendre par qui ils veulent véritablement être accompagnés pour le reste de leur vie, il est obligé de s’incliner devant la beauté audiovisuelle des images travaillées par Julien Hirsch. La caméra est le véritable narrateur.

Toujours en mouvement, elle diffracte le temps et intensifie les moments de retrouvailles, elle impose aux sentiments son oscillation. La discussion fiévreuse de Deneuve et Depardieu dans la voiture est sans doute la scène la plus esthétiquement marquante. La lumière filtrant des arbres et la couleur de leurs feuilles s’impriment en reflet sur les vitres de la voiture. Le mouvement de cette réflexion transforme leur visage en paysages mouvants, met en scène l’évolution vacillante de leur passion. Étonnamment, la couleur qui domine est le rouge : le rouge de l’urgence, le rouge des roses d’Antoine, le rouge des vêtements de Cécile, le rouge de la mosaïque marocaine, le rouge des lèvres de Nadia, le rouge du sang de l’agneau.

Mais toutes les couleurs resplendissent, à l’image des diamants que présente le bijoutier à Antoine. Le travail remarquable de la lumière revêt le caractère aussi poétique et orientaliste que L’invitation au voyage : Tanger la blanche revêt la splendeur orientale baudelairienne, où tout y parlerait en secret à l’âme sa douce langue natale. D’abord hostile, comme les chiens de Saïd qui menacent Nathan, Tanger est progressivement filmée de manière bienveillante. L’aïd est filmé en toute solennité, tout en conservant son mystère : les ouvriers marocains ne sont filmés que dans leur multiplicité.  Lors du sacrifice de l’agneau, Antoine semble commencer à estimer cette ville pour ce qu’elle est, indépendamment de la présence de Cécile, à l’image de laquelle il assimilait avant le paysage urbain.

L’apprentissage passe en effet par la délitescence de l’image. Ainsi, l’insertion de la vidéo numérique de présentation du projet architectural sur lequel travaille Antoine, et d’un DVD sur les risques de l’ensorcellement qu’il visionne rappelle à l’oeil toute la matière extraordinaire que donne par contraste la pellicule. Hérité du travail de Man Ray dans Le retour à la raison, le 35 mm crée la violence et la beauté de l’accident du chantier, topos du film. Antoine est pris dans un éboulement de terre après être descendu dans une fosse, qui n’était plus assurée du fait des fortes pluies. Les monceaux de terre se confondent avec les trous dans la pellicule. Expérimental ou anti-illusion ? Cet extrait est agressif, il enfouit le spectateur comme Antoine en serrant le cadre pour créer une proximité fatale, et il lui offre une distanciation possible, cathartique, en lui rappelant qu’il est aussi face à des images construites, même si elles racontent l’histoire d’hommes comme lui.

Février 2017, Sophie Imren

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