TRAVELLING 4 – ORPHELINE, ARNAUD DES PALLIERES (2017)

 

  1. Critique en Kit

Orpheline est l’histoire de quatre personnages féminins à quatre moments différents de l’existence : l’enfance, l’adolescence, l’entrée dans la vie adulte et l’âge adulte. Les quatre femmes ne rentrent jamais en contact et pourtant l’essence de chacune d’elle est imprégnée des autres personnages. Ces quatre protagonistes ne forment qu’une seule héroïne : Karine, ou Kiki. Ce « film en kit », comme le nomme le réalisateur Arnaud Des Pallières, nous raconte l’histoire d’une femme à reculons : de la directrice d’école qui désire avoir un enfant, nous remontons progressivement à la jeune enfant qu’elle a été. C’est alors que les récits s’emboîtent, l’un fait écho à l’autre, et trois personnages, apparaissant à différentes phases de l’existence de l’héroïne, font office de relais. De fait, le fil narratif se construit progressivement, par assemblage, jusqu’à obtenir le récit complet de quatre moments clefs dans la vie de cette figure féminine dramatique.

Entre ressentis et réflexions sur cette œuvre, voici une critique en kit basée sur une collection de mots des spectateurs après la représentation.

 

Ariane Chopani

 

calligramme-corrige

 

2. Désespérément

 

 

On ne raconte pas l’histoire d’Orpheline. Déjà parce que la structure même du film, qui présente plusieurs âges de la vie d’une femme, doit se dévoiler d’elle même, petit à petit. Ensuite, parce qu’elle ne semble finalement pas avoir une très grande importance : ce que le film montre, c’est simplement des filles, en proie aux hommes qui les entourent et cherchant à se faire une place dans le monde. Ces filles, on ne sait pas vraiment qui elles sont : Renée, adulte rêvant d’un enfant avec son partenaire Darius, qui voit subitement débarquer l’énigmatique Tara qui lui réclame de l’argent qu’elle lui aurait volé. Sandra, qui, du haut de sa vingtaine d’années, cherche à gagner sa vie et se fait embaucher par Lev, turfiste septuagénaire voulant « adopter » une jeune fille. Karine, 13 ans,  ballottée de fugue en fugue, d’homme en homme, puisque tout vaut mieux que le triste foyer familial. Et enfin Kiki, petite fille dont deux amis se cachent un peu trop bien lors d’une partie de cache-cache. Tous ces personnages, comme on le comprend bientôt, ne font qu’un, et le film narre en réalité la vie d’une femme, Karine, depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte où son passé la rattrape. Un seul personnage donc, pourtant Arnaud des Pallières fait le choix de faire jouer quatre actrices différentes, ce qui conduit à un éclatement du personnage et tendrait donc vers une universalité.

Mais l’universel de la femme est-il vraiment représenté dans le film ? En tant que femme justement, il y a de quoi être sceptique. En effet, le film ne représente ses personnages que dans des situations sordides, terriblement violentes, et c’est en objet sexuel que la femme est représentée, même lors de moments apparaissant comme des moments de tendresse. Le problème n’est pas tant de montrer cette violence  dans laquelle grandit notre protagoniste, une violence qui est bien réelle dans nos sociétés, mais le comportement même adopté par la jeune fille, qui semble toujours en redemander et  échoue alors à recueillir notre compassion et notre attachement.  Elle baise, provoque, se fait tabasser par son partenaire du moment, celui d’avant, se fait engueuler par son père, fugue, et recommence, finissant par n’être qu’un corps meurtri couvert de bleus immondes, sur les bras, le ventre, les seins.

Mais il est tout de même difficile de rester indifférent face à ces images, qui touchent le spectateur et le malmènent,  lui assènent de réels coup. Le film est une expérience douloureuse, presque cruelle, et des scènes telles que la vengeance d’un amant dans une voiture ou encore celle de l’accouchement, dont les cris d’Adèle Haenel résonnent en nous, nous font réellement nous enfoncer dans nos fauteuils en attendant désespérément qu’elles cessent.

Désespérément, c’est bien le mot, puisque le film semble enchaîner son personnage dans une forme de fatalité, comme si toute sa vie elle ne pouvait qu’être définie entre épisodes tragiques et hommes qui ne la respectent pas, la frappent, réclament d’elle des faveurs, le désirent dans ses moments de faiblesse et finissent même par l’enlever et la faire culpabiliser. Il est assez déplorable de voir que ce personnage, pourtant fort, ne peut se libérer de cette emprise, et que son acte final d’émancipation la conduit en fait en prison et la force à abandonner sa fille, qui se retrouve sans doute ainsi condamnée à une existence similaire. Le film semble dépeindre un pessimisme fataliste, porté par ces effets de boucles et de parallèles à dresser entre chaque âge de la vie de Karine.

Il faut cependant nuancer ce propos. La fin, en effet, si elle peut sembler n’être que le signe d’un inévitable recommencement, peut aussi être vue comme la rupture de ce cycle, l’espoir d’une nouvelle génération qui saurait se libérer de cette violence et forger un avenir meilleur.

Pour finir, évoquons également le travail notable sur les couleurs et la lumière, qui sont très beaux sans être vulgairement spectaculaires, ainsi que le jeu très efficace des acteurs et actrices. Si le film peut, comme nous l’avons vu, être dérangeant et douloureux, il reste réussi à bien des égards ; on n’en sort, en tous cas, guère indifférent.

Ambre Ménard

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