TRAVELLING 5 – Le motif de l’errance dans Un Thé au Sahara, Bernardo Bertolucci, 1990.

  1. Une fresque sur l’errance

Un couple de touristes américains et leur ami – qui s’est invité – débarquent dans un port d’Afrique du Nord pour débuter un voyage au travers du Sahara, en 1947. Ainsi débute Un Thé au Sahara, de Bernardo Bertolucci, sorti en 1990.

La fresque qui se déploie alors multiplie échos, symétries et parallèles. Ce couple perdu en quête de beauté ne se retrouve que dans la contemplation de paysages sauvages, qu’il intériorise dans une approche toute lyrique. C’est que, sans doute, cette fuite en avant de Port (John Malkovich), qui semble vouloir trouver dans ces régions exotiques un remède à une Amérique ou un passé aliénant, ne se réalise que dans une intersubjectivité croissante : l’avancée dans le désert s’accompagne de la découverte d’une civilisation autre, souffrante et mystérieuse, ne se donnant pas d’elle-même dans cette atmosphère fin de siècle qui précède la décolonisation. La femme de Port, Kit (Debra Winger), incarne à elle seule cette dichotomie : c’est elle qui se trouve emmenée dans une caravane, fait tomber le masque qui ne laisse voir que le regard ambigu des Touaregs. Plus encore, elle est la clef de l’image. Ces plans tranchés qui alternent entre vert, rouge, et bleu, ces perspectives dont elle est le point de fuite, tout semble converger vers elle. Le centre du film paraît en vérité être l’affrontement qu’elle mène avec sa propre existence, qui tente de s’assumer mais ne s’achève réellement que dans une solitude redoutée.

Définitivement perdue dans cette contrée sans unité, mise en face de son propre reflet, elle ne peut plus s’accomplir que dans l’errance, comme le fera W. Burroughs à Tanger sur les traces de Paul Bowles, auteur du livre dont le film est l’adaptation.

Un panoramique singulier, qui met Kit en face de son incomplétude, autant que le spectateur, sûrement, de la superficialité de son regard de touriste sur l’Orient.

Bastien Mahieu

2. Un ailleurs de passage

Un thé au Sahara, c’est une histoire de voyage. « We’re not tourists, we’re travellers ». Les trois personnages ne visitent pas. Ils traversent, les villes, le désert, et même leur propre existence. Port et Kit, un couple d’artistes, et leur ami Turner, qui semble « s’être invité », sont américains. Ils arrivent au Maroc pour quelques semaines ou quelques années, un Maroc français, qui nous est offert à travers un regard américain, mais un regard d’artistes, qui croise et s’oppose, peut-être, à un regard anglais caricatural de racisme et de la bêtise du siècle ; enfin un regard qui observe sans juger les populations arabes à la fois envoûtantes, soumises et bouillonnant d’une tension aigüe, préparant la rupture du joug français.

Le Maroc sert ici de cadre à la tentative de reconstruction de l’amour de ce couple marié depuis dix ans. S’intéresse-t-on réellement au Maroc ou bien plutôt à cette volonté désespérée de raviver leur amour dans ce cadre qui offre l’étrangeté nécessaire pour repartir à zéro ? Où rien cependant ne semble vraiment les dépayser : ils semblent ouverts à l’inconnu, acceptent d’avance la surprise, tout a l’air de leur être familier dans un sens. Il y a une certaine violence entre eux, une incompréhension, une colère, et en même temps une liberté totale sans cesse reprochée. « Tu ne m’as pas dit où tu étais cette nuit… – tu ne me l’as pas demandé. – je ne te le demanderai pas. ». Comme s’ils étaient fatigués de sans cesse chercher l’autre, fatigués d’aimer et d’être jaloux. De fait, ils semblent désabusés dans leur relation : peut-être qu’alors le Maroc se fait le reflet de leur amour, et l’on attend qu’ils ouvrent enfin les yeux sur lui pour le découvrir et ainsi redéfinir leur couple ; car ils cherchent ailleurs cet amour qui, si fort soit-il, s’est lassé de lui-même sans pouvoir les détourner l’un de l’autre.

Alors que filme Bernardo Bertolucci ? L’histoire du couple dans sa survie, troublé par la présence de Turner qui referme un triangle amoureux, ou le Maroc dans sa splendeur ?

Et si ce qu’il filmait, ce qu’il documentait plutôt, c’était la lumière, la lumière dans tous ses éclats, captée par les personnages, qui la recherchent, s’en abreuvent ou la fuient. En effet, l’image en est saturée, qu’elle soit celle transparente, presque liquide des extérieurs, ou bien celle moite, étouffante, d’entre les murs. Elle change, varie, se décline sur toutes les nuances de l’ocre et de l’or, sur toute la palette des couleurs du désert, et devient un véritable personnage du film qui fascine, envoûte, oppresse, inquiète, libère aussi.

Cette lumière enveloppe la course sans trêve des personnages, qui poursuivent quelque chose, on ne sait trop quoi, dans une quête qui se transforme en fuite éperdue : Port entraîne Kit pour semer Turner, devenu un rival, mais fuit dans le même temps la maladie qu’il porte en lui. Cette course folle se termine en errance, dans la solitude pour Kit, que le Maroc semble vouloir avaler comme il a pris Port, avant de la rejeter vers sa culture, refermant la boucle tracée par le voyage. Non, les personnages d’Un thé au Sahara ne sont pas des touristes, mais bien des voyageurs, qui s’ils partent, ne savent pas s’ils vont revenir ou rester éternellement dans cet ailleurs de passage.

Anaëlle Previtali

 

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