TRAVELLING 10 – découvrir Hicham Lasri

1.

The sea is behind

S’aventurer de quelques mots pour se frayer un chemin à travers une esthétique fine, un cinéma riche de sens, et un grand souci du détail ;

Décrire l’éloquence du film semble périlleux.

            The sea is behind,sorti en 2016, est le troisième long métrage d’Hicham Lasri, réalisateur marocain de 39 ans. C’est un film qui se voit davantage qu’un film qui se raconte. Disons qu’il narre l’histoire d’un cheval en fin de vie et de sa mort, disons qu’il donne à voir la souffrance aussi, plus celle des hommes que celle de l’animal d’ailleurs. Mais comme l’indiquent des sous-titres stylisés au début du film, l’univers de The sea is behind est un monde où l’homme est un animal et où l’animal n’est rien.

 

Saisir le spectateur

 

Le personnage principal, Tarik joué par Malek Akhmiss, ne sait plus ressentir d’émotions, pourtant sa tristesse apparente charme le spectateur et l’attire avec force dans un univers cru, où le noir et blanc du film contribue à frapper le spectateur  par les images, Hicham Lasri parlera de « tableaux », qui émanent de l’intrigue. Ainsi le spectateur est introduit dans un monde de noirceur, un monde d’une violence forte. L’eau est impropre à la consommation, les bâtiments sont détruits, les personnages sont détruits, les rapports entre les êtres humains sont détruits, le temps est détruit, le film est atemporel.

Au fur et à mesure que le film se déroule, quelques personnes quittent la salle de cinéma.

Il y a une dimension métaphysique présente au long du film. Autrement dit, The sea is behind, est une aventure totale. En effet, la forme même a un rôle indispensable dans le film. Plus précisément, le matériau filmique, purement cinématographique, tel que l’effet esthétique apporté par le fait de filmer en noir et blanc, est utilisé, pris en considération dans l’intrigue du film. A quoi bon mettre du vernis de différentes couleurs étant donné qu’ici tout est gris explique Dalenda (Fairouz Amiri) à Tarik. L’utilisation du second degré rend le film ironique. Le détournement de l’absurdité de la société est une arme puissante que le réalisateur utilise avec talent : à coup d’absurdité exquise le spectateur perçoit un message fort qui se dessine, celui d’une dénonciation mordante du monde du XXIe siècle, de la société de consommation, de la pauvreté au Maroc.

 

Images fortes

 

Il y a les cris de ces personnages assis dehors sous le soleil à regarder une télévision qui n’existe pas, ou alors uniquement par la bande son, et qui est suggérée au spectateur par le surcadrage d’un mur de carton où est découpé une ouverture carrée symbolisant la télévision. Et, face à eux, Tarik  pour le citer veut fuir le cadre. Situation figée au sens où Tarik se définit paradoxalement par son inaction face aux aléas de son existence.

En définitive, grâce à The sea is behind, Hicham Lasri donne à voir un cinéma révolté. Le film est d’une grande réalité, mais surtout d’une honnêteté hors norme, qui n’apparaît avoir été possible que par la violence, le scénario, mais aussi, et surtout, la poétique et la poésie de The sea is behind.

Vives restent en conséquence les émotions du spectateur jusqu’au dernier plan, où Lasri cite Primo Levi : « pendant quelques instants nous pouvons être malheureux à la manière des hommes heureux » (Se questo è un uomo).

Leana Darmon

 

2.

Filmer le temps comme de l’espace : à propos de quatre films de Hicham Lasri

 

« Ce qui m’intéresse, c’est chercher comment filmer le temps comme de l’espace », déclare Hicham Lasri à l’issue de la projection de The End, premier long métrage destiné au cinéma de ce cinéaste marocain présent au festival Travelling. Il insiste sur cette importance de l’espace que l’on montre et que l’on crée par l’action d’une caméra libre, souvent en mouvement pour des plans séquences élaborés. Un espace plutôt urbain, sauf peut-être dans son dernier film Headbang Lullaby, qui se déroule dans sa quasi-totalité sur un pont qui relie deux villages. Un espace tantôt ouvert : une esplanade, de larges rues, un pont ouvert aux quatre vents ; tantôt fermé, voire claustrophobique : un coffre de voiture, une chambre où sont accrochées huit horloges. Hicham Lasri a le goût du contraste, et tout semble fait pour créer dans chaque film un univers décalé, une expérience audiovisuelle qui joue sur les ressorts sensoriels du cinéma.

 

 

             Renversement des cadres, renversement des codes.

 

La première image de The End (2011) est renversée: la route est montrée à l’envers. Parti pris qui annonce d’emblée une volonté de mobiliser toutes les ressources offertes par la caméra, à commencer par les plus évidentes, et d’investir les particularités de l’art cinématographique. Cette première image semble choisir son spectateur : celui qui accepte l’idée qu’il ne pourra pas se laisser porter par ce film qui risque de lui refuser l’intelligibilité visuelle et narrative à laquelle il s’est habitué. Cette audace de la caméra ne se dément pas dans les films suivants. Dans The Sea is behind (2014), une course semble plusieurs fois engagée entre le personnage et la caméra qui le suit par des travellings rapides ; elle est poussée à son paroxysme dans Headband Lullaby (2017), où un steadycamer fou impose au spectateur un panoramique rapide à 360 degrés, ou encore ce plan vertigineux où la caméra tourne tout simplement sur elle-même en s’éloignant du personnage pendant un moment qui finit par paraître long. Hicham Lasri intègre à la fiction un démarche d’expérimentation visuelle qui peut rappeler celle de Michael Snow dans Région centrale (1971) : même rotation dans la caméra, même espace désertique. Entre la démarche expérimentale et l’effet visuel clinquant, la frontière est parfois poreuse, et le cinéaste n’hésite pas à explorer ces limites quitte à risquer de se voir accuser d’en faire trop. C’est que cette exploration est mise au service de cette esthétique du contraste, par cette alternance entre image épurée et accumulation d’éléments visuels nouveaux. Ainsi, les couleurs saturées de la mer à la fin de The Sea is behind jurent avec le reste du film qui met en scène un monde où « tout est en noir et blanc », comme le souligne l’un des personnages. De même, cette audace est celle d’un cinéma qui revendique des influences du punk et de la « culture pop », et qui n’hésite pas à mettre en relief les travers de la société marocaine.

 

 

            Un passé qui ne passe pas

 

Dans C’est eux les chiens (2013), une équipe de télévision chargée de réaliser un micro-trottoir pendant les manifestations du Printemps arabe préfère s’intéresser à un vieil homme. Emprisonné pendant les émeutes du pain en 1981, celui-ci est à la recherche de sa famille alors qu’il vient tout juste d’être libéré après trente ans de détention arbitraire. Cette référence aux insurrections est également présente au début de Headbang Lullaby. Les deux films se déroulent à une époque postérieure à ces événements qui restent néanmoins gravés dans l’esprit des personnages. C’est une trame souterraine qui revient sans cesse dans leurs paroles comme un passé qui ne passe pas. Dans C’est eux les chiens, le vieil homme est resté le numéro 404, selon son matricule reçu en prison. Dans Headbang Lullaby, tous les habitants du village semblent regretter quelqu’un : un père, un fils arrêté cinq ans plus tôt et qui n’est jamais revenu. Ce thème de la disparition et du manque est également présent en filigrane dans les deux autres films: les trois voleurs de The End, le personnage principal de The Sea is behind, tous ont quelqu’un à venger. Et pourtant, les scénarii ne s’engouffrent pas dans cette brèche de la vengeance en donnant au protagoniste un but aussi précis : même quand les personnages se donnent une quête, comme cet homme qui cherche sa famille dans C’est eux les chiens, cela apparaît davantage comme une obsession que comme un objectif raisonné qui va orienter l’intrigue.

 

Les personnages de Hicham Lasri semblent se débattre dans un monde inhospitalier, marqué par les fantômes d’un passé trop lourd. Ils font face à un blocage : Tarik ne ressent aucune émotion et parvient même pas à en vouloir au meurtrier de ses enfants (The Sea is behind) ; le personnage de C’est eux les chiens passe pour un insensé, et le visage de Daoud dans Headbang Lullaby n’exprime plus rien depuis un choc reçu à la tête. Ce sont des figures de marginaux. Tarik se déguise en femme pour danser selon une coutume traditionnelle qui n’est plus comprise par les jeunes générations qui y voient une marque d’homosexualité (The Sea is behind). Mikhi est un personnage naïf qui accumule les gaffes en tentant d’enlever sa bien-aimée à la protection un peu trop attentive de ses trois frères. Même quand le protagoniste occupe une position privilégiée dans la société à l’exemple du policier Daoud (Headbang Lullaby), il semble inadapté au milieu dans lequel il évolue ; on pense à cette scène qui montre, dans un mélange d’humour et d’amertume, son arrivée au village où les portes se claquent sur son passage.

 

The End et Headband Lullaby ont en commun le portrait ambivalent d’un personnage de policier, qui porte d’ailleurs le nom de Daoud dans les deux films. Si le personnage de The End apparaît brutal et antipathique au début du film, ce portrait est nuancé par le lien, lui-même ambigu, qu’il entretient avec son épouse, puis par ses mésaventures à venir. Dans Headbang Lullaby, cette figure de flic se trouve être le personnage principal au côté duquel le spectateur est placé dès les premières images; mais il est aussi du côté de la répression lors des émeutes du pain de 1981 qui ouvrent le film, sans oublier qu’il est celui qui se demande tout au long du film s’il n’aurait pas tué sa femme.

 

            Une poétique du bug

 

Ce doute permanent auquel semblent confrontés les personnages se traduit visuellement par ce jeu sur les cadres penchés, voire renversés, mais aussi par un goût pour l’absurde : beaucoup d’éléments semblent superflus dans le cadre de l’intrigue, ils sont là « en plus », pour créer cette impression d’inquiétante étrangeté et de décalage avec le réel, à l’exemple de ce curieux « bug de l’eau » qui fait surgir des robinets une eau pixellisée, élément récurrent dans The Sea is behind. Hicham Lasri ne fait pas un cinéma mimétique, ne craint pas les incohérences et affirme une esthétique hybride, à la croisée des genres et des influences. Beckett y côtoie Mad Max, Star Wars et Primo Levi dans une atmosphère proche du film noir (The End), du faux reportage (C’est eux les chiens) ou du western moderne (Headbang Lullaby). Au milieu de ce fatras assumé se forment tout de même quelques résonances entre les films, à travers les références aux émeutes de 1981 ou à la mort de Hassan II, la récurrence de quelques leitmotivs – les horloges de The End sont de retour dans Headbang Lullaby – et ce goût pour l’expérimentation visuelle. De film en film, Hicham Lasri construit un univers pluriel, à la fois inquiétant et fascinant.

headbanglullaby

 

Naïde Lancieaux

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Une réponse à “TRAVELLING 10 – découvrir Hicham Lasri

  1. The sea is behind nous a laissé un peu la même impression, celle d’un film crépusculaire marqué par la la ruine des lieux et des personnages. La scène avec la référence aux Twin towers devant deux tours de béton est intéressante, d’autant plus qu’on retrouve le même lieu dans un passage de C’est eux les chiens, mais filmé bien différemment !

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