Anarchie ! Les nains aussi ont commencé petit (Herzog)

Anarchie ! Les nains aussi ont commencé petit (Herzog)

 

Les nains aussi ont commencé petit ont clôturé le ciné-club du lycée Chateaubriand « Libérez le cadre ! » (projet Karta – Région Bretagne) en élargissant encore les possibilités de la libération, et en la faisant basculer dans son extrême, ou dans son inverse : l’anarchie.

 

Avez-vous vu Freaks ?

De qui ? Werner Herzog. En 1962, à 19 ans, après avoir décidé que cet art est le seul qui ne requiert pas de connaissances et d’aptitudes acquises dès l’enfance, à l’inverse du piano par exemple, il réalise Herakles. C’est son premier court métrage ; il met en scène des culturistes dans une salle de sport, dont les muscles saillent jusqu’à la difformité. Au montage, il les confronte avec des images d’accidents de voiture, d’avions larguant leurs bombes, de décharges publiques, comme pour les mettre face à face avec leur impuissance. Herzog s’élance dans la folie et l’anormalité, les catastrophes modernes, avec son œil mi-documentaire, mi-esthétisant.

Quoi ? En 1970, pour une fiction, il se retire aux îles Canaries pour filmer un camp de redressement bien particulier : tous les pensionnaires sont nains. Son directeur s’est absenté, et l’éducateur de service s’enferme avec un petit délinquant, chef de bande. Les captifs se révoltent pour le secourir. Ils coupent le téléphone pour empêcher l’éducateur de prévenir la police. Leur fête prend un caractère cruel et sauvage. Ils martyrisent deux autres nains aveugles qui portent des lunettes d’aviateurs, ils maltraitent les animaux, arrosent les fleurs d’essence, crucifient un petit singe pour défiler derrière sa croix en procession.

Décadrage. En 1932, ces deux types de personnages, nains et hommes forts, ont été regroupés dans Freaks. Tod Browning avait raconté l’histoire de nains vengeant férocement l’un des leurs. Dans une communauté de monstres de foire, entre un homme-tronc, des sœurs siamoises et une femme à barbe, la maîtresse d’un culturiste avait séduit un nain dans le but de lui voler son argent. Le cadrage de Tod Browning était subversif, dans la manière de se mettre à la hauteur des nains et non pas les surplomber en plongée. C’est un de ces films qui apprend le spectateur à déplacer son regard. Le cadre est moral ; il invitait le spectateur à chercher l’humanité dans chacun, et à être déçus par cette désespérante vision de la condition humaine.

 

Le carnaval des nihilistes

Cathartique ? … Pour autant, en voyant les pires travers humains se déchaîner, ces films sont cathartiques. Dans l’Antiquité du théâtre grec, les spectateurs se purgeaient en voyant leurs passions représentées sur scène. Au XXe siècle, après la barbarie nazie, la souffrance des hommes n’est plus l’amour déçu ou le désir inceste : c’est le feu des camps d’extermination, la pornographie, l’absurdité de la société.

embarrassant ? … Profitant de leur libre accès aux chambres des éducateurs, les nains commencent par la dépravation sexuelle : ils volent les magazines érotiques et forcent deux d’entre eux à s’unir. Cette scène est particulièrement cruelle : leur curiosité est arrêtée par l’impossibilité de l’un à même monter dans le lit. Il pose des magazines au sol, prend son élan, saute, escalade le lit ; son échec est accentué par la fixité de la caméra, qui filme la scène pendant de longues minutes.

Ils poursuivent leur désordre par la destruction. Ils pourraient rejoindre la ville avec la voiture qu’ils mettent en marche, mais ils coincent le volant et la font tourner en boucle dans la cour. Ils s’étaient plaints au début d’être mal alimentés, mais cassent méticuleusement tous les œufs.

Le premier plan du film annonçait cette autodestruction aberrante. Deux poules : une vivante, l’autre morte. La vivante la picore, puis se met à avaler ses ailes. Plus loin dans le film, la poule morte est entièrement déplumée de la tête et du cou.

ou jouissif ? Leur petitesse les apparente à des enfants. L’une des naines conserve précieusement une boîte où elle a enfermé des insectes. C’est leur micro-société à eux, celle avec laquelle ils peuvent jouer comme nous jouons de leur communauté de personnes de petites tailles. Elle a déguisé les coléoptères et les scarabées avec des robes de mariée et de demoiselle d’honneur, un haut-de forme, un costume de témoin. Ces nains agissent comme des enfants joueurs, mais leur irrationalité est absolue.

À un moment d’accalmie, ils ont dressé une table et ont même récité une prière. Mais lorsqu’ils apportent les pâtes, leur repas se transforme en bataille de nourriture. Un silence se fait également lorsqu’ils découvrent avec choc que deux d’entre eux ont tué la truie, qui allaitait ses petits. Cependant, le reste du film n’est qu’extravagances, cris, sabordages. Cette scène où ils ont fait face à la mort et à leur cruauté n’a fait que les encourager à davantage de folie destructrice.

Pour le spectateur, voir à l’écran des êtres se déchaîner, détruire tout leur décor, dépasser les limites humaines de l’immoralité, est à la fois choquant et jubilatoire. Le malaise côtoie l’excitation.

 

Une vision sur l’anormalité toujours inédite

L’avant-gardisme …En 2017, Les nains aussi commencent petit sont toujours fortement avant-gardistes. Depuis Blanche-neige, les personnes de petites tailles reprochent leur exclusion. Dans l’imaginaire collectif, ils doivent être regroupés en communauté, vivre une petite vie dans leur petit village de nains, à l’image de Schtroumpfs. À l’époque où Frankenstein et Dracula attirent les foules, faire un film avec des nains l’apparente au genre de l’horreur, et les regrouper dans un asile poursuit une démarche ségrégationniste. Cependant, c’est un des rares films, avec Freaks et Elephant Man, qui montrent frontalement les anomalies physiques que la norme n’a pas encore intégrées.

de donner une voix aux marginaux … Les années 1970 ont commencé avec Les nains aussi ont commencé petit et se sont achevées avec Elephant Man de David Lynch. Ce film retraçait la vie de Joseph Merrick, un jeune homme né avec une importante déformation du visage. Ce monstre de foire avait émergé de la noirceur de la foule amassée autour de lui par son extrême humanité, cristallisée par son cri de détresse : « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » Si ce film utilisait l’anormalité, ce n’était plus pour figurer la déchéance et la méchanceté, mais justement pour révéler l’humanité dans ce qui est tenu par la société comme marginal.

telle qu’elle soit. Dans Les nains aussi ont commencé petit, le cinéma n’est pas seulement utilisé comme médium visuel pour interroger la frontière entre humanité et monstruosité. Le cinéma est aussi un moyen d’expression qui sert là à donner une voix, aussi discriminante soit-elle, à des personnes différentes.

À la télévision, l’infirmité a déjà enrichi les personnages principaux, notamment avec la série Vestiaires, mais c’est toujours du jamais-vu au cinéma. Le tétraplégique d’Intouchables était joué par François Cluzet, l’amputée de De rouille et d’os par Marion Cotillard.

 

Un film beau

Documentaire … Néanmoins, les nains de Werner Herzog restent inadaptés face à sa caméra. Il a donc la position d’un réalisateur de documentaire. Il commence par les présenter frontalement à la caméra, en un long travelling latéral dans un couloir où ils sont assis en rang d’oignon.

Ensuite, il montre la place de chacun : le plus petit homme parmi les plus petits des hommes regarde ses camarades en retrait, il répète leurs blagues pour essayer de s’assimiler à leur groupe. Werner Herzog le filme seul dans le cadre, ricanant inlassablement. Il filme aussi deux femmes assises l’une à côté de l’autre, à leur niveau, pour tenter de percer leurs secrets.

Essayer de rendre compte du fonctionnement d’un groupe, puis réussir à l’intégrer est la progression habituelle de tout documentaire sur une communauté humaine, ce que Werner Herzog a continué à expérimenter par la suite avec Ennemis intimes (1999).

Au moment où le réalisateur-documentariste semble avoir réussi à s’intégrer dans l’évolution du groupe, sa caméra virevolte entre les mouvements de chacun. La steady cam danse entre les nains et leurs projectiles, tourne quand ils font la ronde, se pose au sol pour s’embrumer avec eux de la fumée mortifère des fleurs qui brûlent dans leur pot. Lors de la scène où ils se mitraillent avec l’appareil photo qu’ils ont trouvé, la steady cam passe de l’un à l’autre en plongée au rythme étourdissant de leur délire.

et esthétique. Le 35 mm en noir et blanc apporte un grain magnifique, la mise au point est photographique. Des plans très genrés sont composés : quand le chef, séquestré, fait face au directeur décontenancé, il est assis de dos, tel le Parrain, dans le flou du premier plan, et le spectateur voit de ses yeux le directeur à l’arrière-plan s’agiter dans l’autre partie du cadre. De beaux portraits sont tirés des personnages, où le visage devant se détache de l’arrière-plan par sa netteté.

 

La puissance du huis-clos

Ce film est également remarquable par sa simplicité. Il se déroule entièrement entre les murs du camp, une même journée, accompagné par la même mélodie : une voix de crécelle et un instrument à corde. À la fin, lors de la procession avec le singe au milieu du chemin des pots de fleurs enflammés, des percussions s’ajoutent pour montrer que le film a connu une dégénération, une déliquescence vers le chaos.

Le thème sonore récurrent est surtout celui du ricanement permanent des nains, leur rire intarissable, qu’ils déracinent un palmier ou brisent des assiettes.

C’est aussi ce dénuement des moyens qui oblige la dégénérescence de l’histoire et rend le spectateur fou. La ronde de la voiture est filmée d’une part avec les nains jouant autour, comme des enfants méchants, pour montrer leur refus à l’utiliser. D’autre part, elle est filmée sans eux, lors d’un long plan, pour injecter encore plus d’absurdité dans ce carnaval morbide. Attacher le petit singe à une croix est sans doute le pire blasphème utilisé pour inverser les codes.

 

Le Dictateur de Chaplin n’est pas la seule comédie anti-nazie

Werner Herzog ne condamne pas la nature de l’homme, comme Tod Browning avec Freaks. L’extrême brutalité de ses nains reflète la fureur des lois tyranniques que leur a imposé leur directeur. À la fin, lorsque celui-ci abandonne son bureau pour s’enfuir, il croise en chemin un arbre, à qui il ordonne de « baisser la main ». L’immobilité de la branche levée de cette arbre, face à ce petit homme qui fulmine, est une image de la folie de ce tyran minuscule.

 

 

Sophie Imren

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