Le Concours de Claire Simon – La fabrique du cinéma Femis vue par le documentaire

 

 

Le Concours, sorti en 2017, dissèque une fabrique d’élites bien particulière : celle du cinéma. Claire Simon a réalisé un documentaire utile : elle a suivi le déroulement du concours d’entrée à la Femis, de l’émargement des candidats aux délibérations finales.

Un documentaire presque pédagogique

Le montage n’épargne aucune des trois étapes du concours, ni aucun des dix cursus.

La pré-admissibilité se fait en fonction d’un dossier personnel d’enquête à partir d’un thème donné un mois à l’avance, et d’une analyse de films écrite en trois heures dans les locaux de l’université Panthéon-Assas. L’admissibilité est une épreuve pratique, où Claire Simon suit autant les candidats en décoration, en scénario qu’en réalisation. Lors de l’admission, elle rattrape son temps sur les candidats en exploitation/distribution, mais s’intéresse encore aux candidats en réalisation.

Elle n’a pas offert beaucoup de visibilité aux métiers plus techniques du cinéma, comme producteur, scripte, mixeur, monteur, comme pour se concentrer sur les métiers qui orientent le sens des images que les spectateurs voient au cinéma : scénariste, réalisateur, distributeur.

Un film qui serait à voir d’abord par tous ceux qui se lancent le défi de ce concours. Un film aussi à voir pour ceux qui veulent avoir une vision d’ensemble des professionnels du cinéma. Les jurys sont des femmes et des hommes comme nous, qui n’ont pas l’ethos de créateurs, mais qui servent le septième art, et ont été sûrement choisis comme étant à même de déterminer qui seront les grandes figures du cinéma français de demain.

Le film est en cela très documentaire. Aucune ambition esthétique ne transparaît à première vue, la caméra saute d’un visage à l’autre, au rythme de la parole qui passe du candidat aux jurys, de jury en jury, avec de rapides travellings très laids. Claire Simon semble n’avoir cherché qu’à obtenir un support audio-visuel pour retranscrire le déroulement du concours de l’année 2015.

Ennuyeux et ennuyant

Un film inconfortable, qui retient le spectateur deux heures durant

Aucune opinion de la réalisatrice ne semble injectée dans l’image ou dans le montage. L’ironie vient de l’humour des jurys : « Melchior, je l’ai vu se masturber sur ses rushes ! », « lui, c’est un bouseux ! », « ce qui serait bien, ce serait qu’on prenne un handicapé, un noir, et un asiat. Venus de toute la France – avec accent ! Et pour faire lui faire plaisir, qu’ils soient pauvres, oui, prendre des pauvres ». De tels débats entre les jurys invitent le spectateur à faire corps avec ce qui se passe à l’écran, à participer à la construction de la décision finale, à comparer son jugement du candidat par rapport à ce qu’en disent ou n’en disent pas chacun des jurys.

Le spectateur vit véritablement Le Concours, subit le film pendant deux heures. Le film commence par l’entrée des candidats, un matin, en plongée, depuis la terrasse de l’étage. Il se conclut sur le même plan, de nuit, où les derniers élèves quittent l’école, comme la fin d’un mauvais rêve. La première moitié est très anxyogène : pour l’analyse de film, tous les candidats sont rassemblés dans un amphi, leur feuille A4 dépassant en longueur la largeur de leur table, leurs épaules touchant celles de leurs voisins. Quelques têtes se lèvent parmi les centaines penchées, et le spectateur commence à se demander par quels moyens un étudiant peut s’y distinguer des autres, émerger de plus de mille deux cent cinquante candidats et faire partie des soixante élus.

La plus prestigieuse école de cinéma de France est en effet un exemple de sélectivité.

Lors des oraux, l’angoisse des candidats est communicative, leurs mains tremblent. Puis les jurys délibèrent entre eux, ce qui éclaire davantage le spectateur sur la cruauté avec laquelle le candidat suivant, souriant et fébrile, va être jugé. La seconde partie du film suit les oraux, où le candidat affronte une demi-douzaine de jurys.

Les dialogues sont si opaques pour qui cherche les critères de sélection, qu’on pourrait en conclure que le candidat n’a rien à défendre, son talent est déjà joué puisque la Fémis semble choisir des personnalités et des prédispositions. Le rapport de séduction institué entre l’étudiant et les jurys n’est pas déterminant, comme le rapport entre les notes de ces différentes épreuves n’est pas le même pour tous. L’école coule en plein paradoxe dans sa volonté d’intégrer des créateurs qui n’ont pas été « formatés ».

L’aberration d’un concours si fermé et le détestable élitisme traditionnel français disparaissent seulement aux dernières minutes de la fin, où les admis se font tirer le portrait, puis posent pour une photo de classe. C’est à ce moment que la sélection prend son sens, que ses vaines disputes entre jurys portaient en fait la lourde responsabilité de choisir ce qui serait sur les écrans de demain. Par la photo de classe, le cinéma français apparaît comme une famille : certains candidats sont voués à être sélectionnés en groupe, car le jury estime qu’ils « fonctionneront » bien ensemble. Les futurs héritiers ne seront donc pas des talents particuliers, mais des créateurs produisant en inertie. Bien qu’une école soit faite, par définition, dans l’histoire de l’art, pour être contestée et pour produire des anti-élèves, ces professeurs semblent en être conscients. Ils admettent que certains candidats les dépassent, que des talents sont inédits, et c’est à eux qu’ils laissent la place.

Le cadre est cependant plus expressif quand le silence se fait

La caméra se fait plus parlante et le documentaire se fait plus polémique lors des trois scènes d’affichage. C’est au petit personnel d’accrocher les résultats de pré-admissibilité, d’admissibilité et d’admission des employés qui ne connaissent ni les jurys, ni les étudiants. Les défaillances de la méritocratie française apparaissent au moment où une femme de ménage entre dans une salle dédiée à la préparation d’une candidate, et les deux femmes entrent dans le même espace. L’une regarde vers le côté du gauche du cadre, elle se projette vers ce qu’elle devrait dire ; l’autre regarde vers la droite, vers la poubelle, leurs regards ne se croisent pas.

Ce sont ces moments silencieux qui sont le plus teintés de cet humour  qui ne peut être que sordide, où les secrétaires fatigué(e)s délivrent au téléphone, sans y prendre garde, leurs résultats à des jeunes adultes transis par l’attente.

L’ironie dans toute sa cruauté apparaît enfin lorsqu’une jeune femme voit son nom sur la liste des admis, liste accrochée sur une vitre, vitre à côté d’un mur, mur sur lequel sont gravés des noms d’hommes « Morts pour la France ». L’imagination du spectateur peut naître, son admission se fait immédiatement funeste.

Sophie Imren

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