FIDE : TOMBA DEL TUFFATORE de Federico Francioni et Cheng Yan

Coup de coeur du FIDE :

 

TOMBA DEL TUFFATORE

 un film de Federico Francioni et Cheng Yan

 

Sur une tombe grecque, un homme est suspendu entre l’air et l’eau dans un saut éternel. A travers les couches temporelles, c’est ce geste émouvant, à la fois tragique et doux, que le film rejoue dans le battement exalté et hallucinatoire de ses images, comme s’il en déployait le mouvement par une écriture toute de son et de lumière, qui nous fait passer du silence aux cris des sirènes (antiques et modernes), de la lumière de midi aux violets foncés des orages, par toutes les teintes d’un ciel d’été.

C’est une journée estivale dans la vie des hommes : celle d’une ville touristique au sud de l’Italie, observée d’un point de vue cosmique, inhumain peut-être, où l’on voit s’agiter les êtres comme dans une fourmilière : des essaims de touristes se pressent et ne nous apparaissent plus que dans le jeu mécanique de leurs allers et venues prévisibles. Sublimés par le cadre très maîtrisé de Chang Yen et Federico Francioni, qui s’inscrivent à la fois dans la lignée d’un Martin Paar, et dans le sillage de la poésie surréaliste de Fellini, ils se détachent, hauts en couleur, sous l’œil ironique des statues grises qui ne sont jamais loin, et semblent les renvoyer à leur implacable destin, signifier par leur immobilité même le caractère éphémère de toute agitation terrestre. On assiste ici à une « Vanité », une composition baroque où le classique et le moderne se côtoient en permanence, tout comme les vivants et les morts. L’élément humain, les chairs, les tee-shirts colorés et les robes légères prennent place dans un tableau plus vaste, fait de roches et de mer, qui laisse deviner un mystère, celui qui commence de l’autre côté de la dalle peinte, dans l’ombre du caveau refermé.

Vers la fin du film, tandis que la musique et le ciel s’unissent dans un bouquet final ou lorsque le feu d’artifice retentit dans la nuit et saisit la foule, on se sent libéré d’une atmosphère pesante, comme le plongeur sans doute qui, dans le mouvement de son plongeon, semble s’abolir lui-même pour rejoindre quelque chose d’inconnu et plus vaste que lui.

Hélène Kuchmann et Hélène Gaudu

 

 

Entretien avec Federico Francioni

 réalisé par Hélène Gaudu lors du Fidé

H: Dans quel contexte avez-vous réalisé ce premier film toi et Chang Yen ?

F: C’est un film que nous avons réalisé pendant mon année de formation à « L’Aquila », un petit village isolé en Italie où le Centro Sperimentale di Cinematografia a créé une branche spécialisée dans le documentaire. C’était une sorte de petite école de documentaire au sein de la grande école, on avait une vraie liberté, tandis que maintenant ça a beaucoup changé, ils font des films beaucoup plus formatés pour la télévision. Là-bas j’avais un enseignant formidable à qui j’aimerais rendre hommage, Giovanni Oppedisano. Pour nous parler de cinéma, il nous parlait d’Heidegger et de philosophie.

Le Centro Sperimentale di Cinematografia nous avait envoyé faire des captations de concert dans un festival de musique sur la Côte amalfitaine. Ça ne nous intéressait pas du tout, on ne voulait pas faire un film sur la musique, mais je me suis souvenu que pas loin de là où on était, il y avait une fresque dans un musée, à Paestum. C’est une image qui m’avait beaucoup marqué, celle de la Tombe du plongeur. J’ai toujours été fasciné par les mythes anciens, notamment ceux de la Grèce antique, et je pense qu’il est intéressant de raconter la contemporanéité à partir du mythe. J’ai donc parlé de cette image à Chang Yen, qui lui avait envie de faire un film sur le tourisme de masse; il est photographe et avait été très marqué par le travail de Martin Parr. C’est de là qu’est né notre désir de film.

H: J’imagine que le lieu se prêtait parfaitement à un travail autour du tourisme?

F: Oui, c’est un lieu qui est complètement envahi par les touristes en période estivale. On a été en particulier fascinés par la ville de Ravello. Deux sortes de tourisme s’y côtoient : en bas autour des plages on observe un tourisme de masse, tandis que plus haut dans la ville c’est un tourisme plus sophistiqué, intellectuel. Ceux qui écoutent le concert de Wagner dans le film, ou encore les promeneurs des jardins romantiques, qui déambulent au milieu des ruines. Cette ville nous apparaissait d’ailleurs comme un jardin mythique, une sorte d’Éden ou de Paradis artificiel qui concentrait tout un tas de contradictions. Il y avait la vallée des Moulins aussi pas très loin, un lieu complètement abandonné où avant il y avait des usines de papier.

H: C’est un film extrêmement précis au niveau des cadrages, et on a l’impression que vous saviez très précisément ce que vous recherchiez. Comment s’est déroulé le tournage ?

F: On partait chaque jour en tournage avec une idée commune vague, mais pas de plan de tournage précis. On allait chercher quelque chose, et on a eu des moments de grâce, comme la scène du mariage entre les deux femmes. C’est le seul jour où on est allés dans cette église abandonnée, et justement il y avait un mariage… Une vieille femme nous a dit : « il se passe des choses étranges aujourd’hui par ici », et ça nous a donné envie d’aller voir.

On était très ouverts à ce qui se déroulait dans le réel, pour autant on ne voulait pas d’images inutiles. On recherchait des images signifiantes en elle-même, on voulait capter ce qu’il y a de plus expressif dans une situation donnée. Des moments de vérité, en somme. Des images simples, qui disent des choses complexes. Comme l’image de la tombe du plongeur, qui est une image bi-dimensionnelle ; c’est d’ailleurs pour cela que nous avons choisi le format 4/3 pour notre film…

Ce qu’on cherchait à révéler, c’est cette vérité cachée du rapport humain au paysage. C’est un film sur le temps, sur la transformation de la matière ; on essayait de filmer cela. Mais c’est tout de même au montage qu’on a pris davantage conscience de ce qu’on cherchait.

H: Le montage comme le mixage du film ont dû vous prendre beaucoup de temps. On sent que vous avez tissé tout un réseau subtil de correspondances, c’est un film très sensoriel, qui repose sur des associations d’images et de sons oniriques…

F: Oui, c’est un film qui a été très compliqué à monter, même si on a eu certaines intuitions. Le début du film par exemple nous est venu très facilement, et après ça nous a donné un peu la ligne de ce que l’on voulait faire. On a eu beaucoup de difficultés par exemple à placer l’entretien avec l’architecte, car c’est le seul entretien avec un personnage et on ne voulait pas que le spectateur pense qu’on était en train de faire son portrait. Nous avions énormément de rushes, 60/70 heures environ, on a beaucoup coupé.

A la fin du film, on sentait que quelque chose manquait. Mais j’avais lu dans le journal que deux semaines plus tard, il y allait avoir l’explosion d’un bâtiment désaffecté. Donc a décidé d’aller filmer ça et on a l’a intégré au montage.

En ce qui concerne le son, on voulait restituer une sorte de symphonie urbaine. On s’est beaucoup amusés, le montage du film a duré 2 mois mais on a consacré un mois entier au travail du son. L’école a voulu nous proposer un mixage du film, mais on a détesté le résultat. Ça cassait vraiment quelque chose, on ne pouvait plus entrer dans le film, le son faisait obstacle, comme un voile.

Donc a refait notre propre version de la bande-son du film, beaucoup moins normée et plus libre. Pour la musique, on a travaillé avec celle d’un groupe qu’on aimait beaucoup, « Il Pergolese », qui fait du jazz expérimental.

H: Est-ce que vous avez poursuivi cette collaboration fructueuse avec Chang Yen ? Et quels sont tes nouveaux projets ?

F: Oui, avec Chang Yen on a réalisé lors de notre dernière année à L’Aquila un long-métrage en Chine. J’ai commencé ensuite un film dans le cadre des Ateliers Varan sur un chauffeur de Uber sicilien, mais ce n’est pas encore terminé… Par ailleurs, je prépare en ce moment un livre sur le cinéma d’Eugène Green.

 

 

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