Journal, Cinéma, Croyance.

Je parlerai du « Journal », comme de ce qui est lié au passage des jours ou des semaines, voire des mois, et du « Cinéma », comme ce qui s’en détache. La mission (et le destin) du premier est bien d’être baigné, sinon noyé de comptes-rendus d’actualités ; celle du second, au regard de l’Histoire, au-delà même de la volonté ou du désir de ses pratiquants, est de présenter une version du monde autre, de faire entendre et faire voir le monde et la vie des hommes autrement que ne font les médias, en prenant distance d’espace et de temps, en décalant les faits et les récits, en séparant, parfois de plusieurs années, le temps des faits et celui des récits de ces faits.

Or, l’information et son irrésistible désir d’être « en temps réel », de devancer, même, le probable prochain, de devenir alors la plus rapide à façonner et à circuler, remplissent le rôle d’une prescription d’immédiateté dans un monde où les injonctions restent contradictoires (plus de silence et plus de bruit, plus de liberté et plus de contrôle, plus de local et plus de global, etc.). Ces déséquilibres, ces démesures s’amplifiant sans cesse, la course à la vitesse des infos est exactement ce qui risque de détruire à la fois leur efficace, pressées qu’elles sont d’en finir aussitôt commencées, et par-là de nier, ce qui est pire, la possibilité laissée aux spectateurs, auditeurs et lecteurs de croire encore à ce qui défile ainsi à train d’enfer.

Il est vrai, contradictoirement, que se met en place depuis quelques années, dans le Journal (papier ou internet), des reportages « de fond » qui raccordent avec le journalisme d’hier ou d’avant-hier (le célébré Albert Londres par la plupart des journalistes qui ne suivent pas son exemple) : des enquêtes, donc, qui durent des semaines ou des mois, des récits parfois distribués sur plusieurs numéros, l’implication du journaliste comme rédacteur et auteur, la mise à la première personne (le narrateur, l’observateur in situ), etc. Ces formes « longues » ont pour enjeu de briser avec le régime ordinaire de l’info et de renouer, par-là, avec les grandes stratégies narratives, à cette importante nuance près que dans le Journal, quelle que soit la forme de l’information — et combien ne préférons-nous pas « la longue » ! — l’enjeu est de remplir l’espace ou la durée alloués au journaliste d’informations aussi complètes et précises que possible, de dire ainsi tout ce qu’il y a à dire en un instant T. Bien différent est le souci du Cinéma, qui trie les informations à faire jouer, ou les rejette hors du film, de la même manière qu’un joueur de cartes abat ses cartes ou les garde en réserve. Ce qu’on appelle d’un terme qui ne concerne pas le seul Journal mais tous les récits, les « informations », c’est-à-dire ce qu’il convient de faire savoir au spectateur ou au lecteur pour qu’il puisse suivre l’histoire, qu’il entre dans l’intrigue, est au Cinéma, contrairement au Journal, pris dans une temporalité qui n’est pas celle de tous les jours. Toute narration institue un temps et des lieux qui sont les siens et s’éloignent, plus ou moins, des référents à quoi spectateurs et lecteurs se raccrochent. C’est la deuxième opposition entre Journal et Cinéma : précipitation des temps contre leur suspension ; distribution obligée des « informations » ou leur rétention partielle.

S’ouvre ainsi la question de la croyance dans les récits (en tous modes et dimensions), croyance sans laquelle vivre en société ne serait tout simplement pas possible. Une sorte de folie est de n’être jamais cru par les autres ; son pendant est de ne jamais les croire. Ne serait-ce que pour se parler, s’adresser à l’autre quel qu’il soit, il faut supposer et donc croire que cet autre existe en tant qu’être parlant, capable d’entendre et de répondre.  Vivre, c’est avoir affaire aux autres, ce qui demande d’abord de croire en leur réalité. Les vivants croient à la vie des autres vivants. La vie, autrement dit, est exactement ce qui appelle la croyance. Car il ne suffit pas constater que l’autre est vivant, il faut y croire, il faut démentir l’hypothèse du fantôme comme celle du mort-vivant. Qui parle aux fantômes ? Parler est performatif, il demande de l’autre et que cet autre soit en vie. On peut parler aux cadavres, sans doute, comme aux murs ou aux abeilles. Mais c’est parler pour soi-même, ce qui est toujours possible mais ne suffit pas à nous assurer de notre propre réalité, bien au contraire.

Il semble de nos jours que l’Information délivrant ses flux, qu’ils soient journalistiques, radiophoniques ou télévisuels, à la fois ne puisse se passer de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs — au point de les compter chaque jour —, et à la fois n’ait plus besoin qu’elles ou ils y croient. La croyance en l’Information est devenue relative, aléatoire, précaire, non nécessaire, non automatique, non obligatoire. Et chacun s’en arrange. L’ère d’une évidence des vérités irréfutables a disparu alors que ces vérités se maintiennent en dépit de l’évidence qui manque. Le temps est au relativisme général qui corrode l’histoire des faits les moins contestables, sans pour autant les entamer, permettant en revanche de faire comme si ces faits pouvaient n’avoir pas été. Telle est la stratégie, emblématique, du révisionnisme à propos de la Shoah ou des chambres à gaz : l’enjeu du sophisme révisionniste est de ramener les faits, avérés parce que réalisés et irréversibles, et par exemple l’action des Sonderkommando, à la dimension de récits, demandant croyance et non constat, et opposables par conséquence à d’autres récits.

Pour être crédible, l’Information ne peut se contenter de lister les faits, comme dans une dépêche d’agence : il faut davantage, des détails, des histoires, des « avant » et des « après », bref : une narration. Et comme toute narration suppose une disponibilité à la croyance du lecteur ou de l’auditeur, l’Information aurait grand avantage à se donner le temps de faire naître et de faire mûrir cette croyance dans les informations qu’elle délivre. Ce temps manque désormais. La course de vitesse entre les différentes sources d’information est parvenue à prescrire un mode d’adresse au lecteur ou au spectateur : ne pas traîner, vite fait, vite dit. Comment s’en débarrasser ? Vieille question de la relation aux autres. La réponse peut être de s’en débarrasser, non point en les ignorant mais tout en contraire en les multipliant, en accumulant les mentions, et pour les accumuler à les réduire en taille et durée, transformer l’irrésistible « actu » en confettis plus ou moins grands et facilement effaçables de toute mémoire. La première fonction non-avouée de la précipitation de l’Info est peut-être en effet, paradoxalement, d’effacer toute information, de la faire disparaître en l’éditant ou la montrant. Au cinéma, les réalités que nous tentons de montrer nous encombrent, et cet encombrement est vital. Le monde est encombrant, pesant, compliqué, hors d’une sérénité comme d’une clarté. C’est ce monde du trop-plein qui vient à la caméra et s’imprime sur la bande, ce monde touffu, en désordre, en excès, qu’il revient à la mise en scène, à la mise en cadre, au montage, de réduire, de rogner, d’alléger, de révéler à lui-même.

Dans l’hypothèse actuelle d’un défaut de croyance généralisé, les journalistes comprennent qu’il leur faudrait désormais aller plus loin que de mentionner les faits en rafale, qu’il conviendrait de fonder les informations quant à ces faits —­ eux-mêmes incontestables — ­ par des récits qui les englobent, les présentent, les font passer par le sas de la narration — par la somme des techniques de persuasion pouvant impliquer un lecteur, un auditeur, un spectateur. Croire, c’est croire en l’éventuelle durée d’un événement, d’une parole, d’une situation, d’une action. Il faut le temps que ça dure. Un flash, un éblouissement, une détonation, un éclatement de lumière, une explosion de sons n’appellent aucune sorte de croyance : ils sont subis comme des faits de représentation irrémédiables et irréversibles, et tout au plus peut-on s’interroger sur leur signification, leur origine, leur destination ; mais ils se sont produits et ont cessé de se produire avant que j’aie le temps d’en prendre tout à fait conscience. Une croyance, en revanche, se construit et la construction prend du temps ; elle se module, et les modulations sont du temps qui passe et change les choses. Le cinéma ne peut exister, ne peut agir sans croyance. Le spectateur ne peut l’être que s’il est dans la disposition de croire en ce qu’il voit et entend. Aux antipodes des infos, le cinéma a besoin de durées. Ce qu’il fait passer à ses spectateurs se dégage lentement, de façon souvent contradictoire ou indécise, et revient à mettre au travail le spectateur, qui doit accomplir, qu’il le sache ou non, une part du passage du film du plan des sensations à celui des expressions : comment une suite de photogrammes dans un rouleau de celluloïd posé sur une étagère ne serait-elle pas inerte, comme le sont les lignes et les pages d’un livre sur un rayon de bibliothèque ? Et les cartes-mémoire ? N’insistons pas. Il faut du lecteur, du spectateur ; mais ce « il faut » n’est pas seulement indispensable, il a besoin de s’appuyer sur le désir de croire, et celui-ci sur des modalités pratiques qui lui permettent de se manifester.

J’en conclus que le mode de production et de diffusion des infos, interdisant pratiquement toute adhésion de croyance, façonne un modèle qui voudrait formater l’ensemble des temporalités : les films s’accélèrent, les plans sont de plus en plus courts, le montage se frénétise… et ce modèle entend conformer tous les autres temps en jeu dans ce monde, le temps des animaux, des plantes, des jeux d’enfant, des machineries physiologiques, des gestes du travail. Le présent prescrit le présent. L’actu prescrit l’urgence : telle est l’œuvre acharnée du Journal ; le Récit, lui, met le présent au passé, le met à distance de temps et d’espace. Dans ce combat toujours recommencé se joue la possibilité de la mémoire. Ruinée par un bord, l’Histoire se reconstruit par l’autre. Nécessité du Cinéma.

 

Jean-Louis Comolli.

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