Le jugement des reniés – 12 jours, un film de Raymond Depardon et Claudine Nougaret

 

 

Auparavant une zone de non droit, où les psychologues avaient les pleins pouvoirs sur leurs patients, les instituts de soins psychiatriques doivent désormais rendre des comptes à un juge des libertés dans les douze jours suivant la procédure d’hospitalisation sous contrainte. À la croisée de deux univers qu’ils connaissent bien, Raymond Depardon et Claudine Nougaret nous montrent, dans leur nouveau documentaire 12 jours, les premiers pas des juristes dans les hôpitaux psy. Depardon est venu à Rennes présenter son film en avant- première au cinéma Arvor.

 

Photographe et cinéaste, Raymond Depardon, comme il le dit lui-même, est avant tout un homme d’image. Il confie la maîtrise du son à sa complice et épouse, Claudine Nougaret, avec qui il travaille depuis près de trente ans. Pourtant, c’est par le son que l’on entre dans l’hôpital du Vinatier à Lyon, théâtre de son nouveau documentaire : une porte qui s’ouvre, des bruits de pas. On pourrait se croire dans une prison. Un propos que vient appuyer le plan séquence introductif dans les couloirs vides, aux portes fermées et où règne un silence de mort seulement perturbé par quelques patients qui errent dans les couloirs tels des ombres. Puis il s’arrête sur une porte close dont on attend, en vain, qu’elle s’ouvre. Un parti pris assumé par le réalisateur car les patients ont en réalité, pour la plupart, une liberté de mouvement plus grande que des détenus.

12 jours, c’est la durée maximale avant qu’un patient hospitalisé sans consentement rencontre un juge, depuis la loi du 27 Septembre 2013. Une loi récente qui a laissé peu de temps pour former des magistrats à un tel exercice. L’incrédulité peut se lire dans leur regard face à certaines remarques ou comportements de patients auxquels ils ne sont pas préparés. Rien ne les sépare si ce n’est le jargon derrière lequel ils se forment une carapace que les patients tentent tant bien que mal de percer en mobilisant toute l’étendue de leur vocabulaire, parfois de façon maladroite mais touchante.

Sur soixante-douze audiences, Raymond Depardon n’en a retenu que dix, fruit d’un choix minutieux, appelant à faire le deuil, parfois, de certains personnages, ou répondant à une évidence « celui-là, il m’agace, mais il est trop fort ». La force du documentaire réside dans la capacité du cinéaste à faire oublier la caméra. Pour le spectateur, d’abord, par un habile système de champ-contrechamp aussi fluide que dans un film de fiction. L’alternance entre les trois caméras numériques mobilisées pour le tournage, suffisamment performantes pour convaincre Depardon de renoncer à l’argentique, rendent les coupes presque invisibles. Un champ-contrechamp précis met le malade sur le même plan que juges et avocats. Mais aussi, et surtout, le véritable tour de force est de réussir à se faire oublier des protagonistes eux-mêmes, en dehors de quelques furtifs regards caméra, d’un patient implorant qu’on zoome sur les marques que les liens ont laissées sur ses avant-bras, et d’une patiente remerciant l’équipe de tournage de lui avoir acheté un café.

Si la parole est centrale, des silences viennent aussi ponctuer le film, nous faisant découvrir l’envers du décor, sans aucun voyeurisme ni misérabilisme. Des plans fixes, que certains mettront sur le compte de son expérience de photographe, sur un couloir vide où résonne une musique festive, des cartes postales d’Ibiza à l’entrée d’une chambre, un patient au rictus figé faisant les cent pas dans la cour de promenade, et ce dernier plan, sur les rues de Lyon baignées d’une brume au bleu presque surnaturel, magnifié par la musique d’Alexandre Desplat.

La même attention est apportée au son qu’à l’image : quatorze micros, dont une perche, permettent de ne rien perdre des témoignages, plus ou moins lucides, tantôt indignés, tantôt résignés, mais d’une  honnêteté parfois désarmante. C’est peut-être là le sens des mots de Michel Foucault qui ouvrent le film : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. »

 

Samuel Grimonprez

 

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