TRAVELLING 1 – La Ronde (Max Ophüls) – le désir de pouvoir de la spectatrice

« Tournent, tournent, mes personnages… », la chanson à trois temps rythme La Ronde et tout est dit : nous sommes dans un monde artificiel, un manège qui fait valser des personnages qu’un mystérieux maître du jeu, dramaturge, cinéaste ou Auteur guide et observe. Est-il Dieu ? Non : « Je suis vous, enfin n’importe lequel d’entre vous, je suis l’incarnation de votre désir de connaître ». Pourquoi pas ? Il double à l’écran le regard du spectateur de cinéma : il se glisse partout, voit tout, il incarne la pulsion scopique indissociable du statut de spectateur. Regarder un film, c’est vouloir voir, et vouloir tout voir de ce qu’on peut nous offrir, et même plus que ce qu’on nous donne. Le personnage joué par Anton Walbrook incarne peut-être plus encore : le désir de pouvoir du spectateur. Vouloir connaître, c’est vouloir maîtriser ; le meneur du jeu sait le début de la Ronde de l’amour comme sa fin, et il la fait advenir : il en est le maître. Il est dans le film ce que le spectateur ne peut être dans la salle : celui qui décide, celui qui dirige les personnages comme bon lui semble. L’Auteur.  L’auteur acteur et spectateur de l’histoire qu’il crée.

Pourtant cet auteur n’est pas une figure de pouvoir. Il n’est pas liberté tyrannique au milieu de personnages-esclaves dont il détermine l’existence. La liberté existe-elle dans cette valse ? La Ronde est nécessité ; le meneur de jeu en connaît les règles par avance et, à ce titre, il est tenu de la faire tourner, comme prévu, comme il est tenu de tourner la manivelle du manège… Il est le technicien, l’opérateur qui active la machine ; il est le double du cinéaste dont les gestes sont dictés par la nécessité du film, qu’il a peut-être créé mais qui, comme toute histoire, lui a échappé pour s’imposer à lui. Auteur-cinéaste dont la manivelle est celle du cinémascope, artisan dont la matière est le regard et la pellicule, dont l’espace et le temps sont ceux, artificiels, du studio de cinéma, du décor de théâtre, il est metteur en scène. A ceci près qu’il ne dirige pas des acteurs mais des personnages, qui sont entre ses mains des figures naïves, qu’il aime. Il convoque un autre auteur, personnage de La Grotte d’Anouilh écrit quelques années plus tard, qui aime infiniment ses personnages et pleure le sort tragique qu’il leur a imaginé. Chez Ophüls, cette douceur qui caractérise le meneur de jeu le soustrait à sa simple fonction pour lui conférer une humanité qui le rend attachant aux yeux du spectateur (et rend l’identification, nécessaire puisque c’est le seul personnage qui ne fait pas seulement passer dans cette valse, possible). Si la liberté n’est pas la maîtresse de la fiction, le hasard y trouve sa place ; hasard contre la Ronde, mais hasard profitable au film. Le manège fume, s’arrête, la Ronde s’immobilise ; le temps se fige pour Monsieur Alfred et sa maîtresse qui se mettent à parler de Stendhal. Ce blocage, n’est-ce pas le fameux accident à l’origine du truc à arrêt selon Méliès ? La Ronde s’arrête, le temps continue de filer ; la Ronde reprend, et un livre de Stendhal a fait irruption dans la suite de la fiction. Accident, hasard, contretemps sonnent comme un enrichissement de l’imagination, une variante du cadre fixe que suit le cinéaste.

Résumons : le meneur de jeu est à la fois auteur et spectateur ; il est cinéaste mu par la nécessité du film, il est metteur en scène ému par le destin de ses personnages. Bazin dit du Ballon Rouge (Albert Lamorisse, 1956) qu’il est un « documentaire imaginaire », et du Sang d’un poète (Jean Cocteau, 1930) qu’il est un « documentaire sur l’imaginaire ». Que dire alors de La Ronde, si ce n’est que c’est un documentaire par l’imaginaire, un documentaire sur le cinéma par la Ronde de l’Amour ? Le film de Max Ophüls est évidemment plus que cela, et on pourrait y lire sans doute un millier encore d’interprétations qui n’épuiseraient pas le plaisir de le regarder, d’entendre rire la salle, encore aujourd’hui, plus d’un demi-siècle plus tard. Mais c’est ce qui, je crois, en fait l’essence et le rend surprenant, car c’est ce qui lui permet de jouer tant avec la fiction et ses traits d’humour, avec Vienne et ses traits d’amour, qu’avec le cinéma, ses nécessités, ses possibles mais aussi les limites qu’on lui impose. Et Anton Walbrook d’ironiser sur la censure quand il coupe en chantonnant la pellicule de la ronde de l’amour.

 

Anaëlle Prévitali

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s