TRAVELLING 3 – Amadeus (Milos Forman) – Immersion de la spectatrice

 

Le spectateur est  plongé dans la vie de Mozart et dans le Vienne du XVIIIe siècle par le biais d’un récit rétrospectif, narré par le personnage de Salieri, grand rival de Mozart qui, après une tentative de suicide, se confesse et explique comment il a été, selon lui, responsable de la mort de Mozart.

Il s’agit  à l’origine d’une pièce de théâtre ; or, qui dit pièce de théâtre dit décors scéniques et mise en scène. L’intérêt premier de Forman est d’en faire un film qui immerge le spectateur dans le récit, là où le théâtre avait ses limites. Pour Forman, « il faut s’efforcer de capter la réalité avec le plus de précision possible », et le cinéma est l’un des meilleurs moyens d’y parvenir. D’où le choix de Prague pour les décors à la place de Vienne, lieu de l’action. La capitale tchécoslovaque est une ville bien connue de Forman qui y a passé une partie de sa vie et a de plus l’avantage d’avoir conservé son caractère de l’époque classique tandis que Vienne s’est modernisée. Notons aussi le fait, qu’excepté quatre scènes, l’ensemble du film est tourné en lumière et décors naturels. La volonté d’une approche au plus près de la réalité permet une immersion d’autant plus grande au spectateur. Une ultime différence notable entre la pièce et le film est l’usage de la musique. La pièce place la musique au second plan en intégrant seulement quelques minutes de composition musicale dans l’ensemble de la mise en scène, et se concentre surtout sur l’histoire d’une vie plutôt que d’une œuvre. A l’inverse, le film prend la vie de Mozart comme prétexte pour déployer la virtuosité de sa musique, omniprésente dans l’oeuvre cinématographique ; virtuosité double qui fait également du cinéma un art virtuose.

Aussi Amadeus n’est-il pas tant un biopic sur la vie du compositeur qu’un film documentaire sur sa musique. Celle-ci a dans le film une place primordiale, présente dans tous les aspects de la production, et participe activement à l’immersion du spectateur. Les compositions de Mozart tiennent un double rôle formel et intradiégétique  puisqu’elles participent à la fois à construire la narration et la caractérisation des personnages, et à les relier entre eux. La place spécifique de la musique dans la construction au niveau du montage établit un lien clair entre la vie de l’artiste et son œuvre, ce qui éclaire son processus créatif. Mais la musique participe aussi à dévoiler le personnage de Mozart et ses multiples aspects, présente jusque dans le jeu de l’acteur, Tom Hulce, qui a dû passer plusieurs heures d’entrainement par jour au piano afin d’interpréter son rôle au mieux. La personnalité de Mozart, notamment sa légèreté et son rire, font presque de lui une partition musicale, ou peut-être pourrions-nous dire « partition actorale » qui présente cette vertu de convier le spectateur à jouer aussi. Encore plus, Forman définit la bande-son comme un personnage : « Nous voulions vraiment que la musique soit le troisième personnage de l’histoire et qu’elle soit en rapport avec cette histoire, qu’elle fasse même avancer l’intrigue. Elle ne devait en aucune façon jouer le rôle d’intermède ». La musique serait à ce titre vectrice de l’identification du spectateur.

Il y aurait donc un trio à l’oeuvre dans le film, ou plus exactement un duo et un individu singulier. La musique fait en effet clairement son choix film entre les deux personnages du film que tout oppose : Salieri, musicien peu talentueux, éprouve de la jalousie à l’égard de Mozart, le plus grand génie de toute l’histoire de la musique. Si le film reprend ici un topos littéraire, celui de la rivalité entre deux personnages, il tâche aussi de se détacher d’un Mozart fantasmé dans l’imaginaire collectif et qui, comme tout génie, a pu faire l’objet d’une mythification au cours des siècles. Mozart est en effet dépeint avec une profonde finesse, Milos Forman s’étant appuyé sur les échanges épistolaires de Mozart afin de le représenter le plus fidèlement possible. Mais le film ne se contente pas d’un simple portrait des personnages, ceux-ci étant tout porteurs d’une réflexion sur l’art et le statut de l’artiste. Mozart, tout d’abord, rappelle à certains égards la figure du génie kantien. Il apparaît comme un démiurge dont l’inspiration créatrice serait le fruit d’un élan divin. Salieri évoque Mozart comme la « créature » de Dieu, et parle de sa musique comme de la « voix de Dieu ». Cette opposition entre le musicien dont le talent dépasse l’entendement, Mozart, et celui n’en possédant pas ou du moins très peu, Salieri, est accentuée par le rapport du spectateur aux deux protagonistes. En ce qui concerne Mozart, nous nous identifions facilement à lui grâce à la dimension immersive de la musique. Ainsi, lorsque Mozart, alité, dicte à Salieri son Requiem puis le lit, nous entendons le Requiem en même temps que Mozart l’imagine dans ses pensées : Mozart et le spectateur semblent alors ne faire plus qu’un, comme si ce dernier était en osmose avec Mozart. Au contraire, Salieri instaure une certaine distanciation entre le spectateur et lui-même. Son caractère austère en fait en effet un personnage peu propice à la partition actorale et donc à l’identification du spectateur.

 

 

Adaptation de la pièce de de théâtre éponyme de Peter Scheffer, le film sorti en 1984 réussit l’exploit d’être nominé cinquante-trois fois, de recevoir quarante prix dont 8 oscars, dont un est pour le réalisateur Milos Forman.

 

Ninn Calabre, Mélanie Droual, Maël Ville-Pleurdeau

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